| N° 13 | L'immigration turque en France et en Allemagne |
S
O M M A I R E
N° 13 janvier - juin 1992
Numéro consacré à ces deux communautés turques, l'une, en Allemagne, nombreuse (environ 1 600 000 personnes) et l'autre, en France, en croissance rapide (entre 200 et 250 000). Analyse comparée de leurs modes d'intégration et des problèmes qu'elles rencontrent, notamment en raison de la montée du racisme, le rôle des associations politiques et religieuses, l'évolution des envois de fonds des travailleurs immigrés. Comment, compte tenu de leur hétérogénéité sociale, culturelle (Turcs et Kurdes) et religieuse (sunnites et chiites), se structure l'identité collective des migrants ?
Une comparaison entre les Turcs en France et en Allemagne permet de souligner les effets des politiques sociales sur les formes d’organisation, les revendications, la mobilisation et les termes de négociations identitaires entre Etats et immigrés. Quelles sont les parts respectives des politiques étatiques, de l’opinion publique, des projets internationaux, notamment de la construction de l’Europe sur l’expression des identités collectives des migrants ? Et inversement quel est le rôle des mobilisations et des revendications des migrants dans la redéfinition des traditions étatiques ?
Sen Faruk
Cet article entend faire le point sur l’immigration turque en Allemagne en s’intéressant à ses motifs pour étudier ensuite la situation de ceux qui sont rentrés en Turquie avant de pointer les difficultés d’intégration de ceux qui sont restés en Allemagne.
Petek-Salom Gaye
La politique d’intégration préconisée par la France en matière d’immigration s’organise selon des axes privilégiés qui sont l’accès à l’emploi de tous, une politique du logement diversifiée, une politique scolaire volontariste de lutte contre l’échec scolaire, l’accueil des familles dans le cadre du regroupement familial. Ces dispositifs, tout en prônant la participation active des immigrés à la société, ne nient cependant pas la subsistance de spécificités culturelles.
Antakyali François
S’appuyant en particulier sur des enquêtes menées à Berlin et dans le nord-est de la France et sur les éditions européennes de la presse turque, l’auteur présente les réseaux qui rassemblent les nationalistes et les islamistes de l’immigration turque en France et en Allemagne comme le Millî Görüs Teskilati ou la Türk Federasyon, avec une analyse de leurs discours, des thèmes utilisés pour la mobilisation, de leurs visions de l’Occident, de l’histoire, de la turcité, de l’islam et de leur fonction « identitaire » parmi la population immigrée.
Weibel Nadine A.
Encore très lié aux enjeux politiques de la Turquie d’aujourd’hui, l’islam turc en France est schématiquement représenté par trois tendances : l’islam officiel véhiculé par les consulats, l’islam confrérique et les courants islamistes. Parmi ces derniers, le Millî Görüs montre le dynamisme le plus grand et occupe une position majeure dans la nébuleuse islamiste européenne. L’islam turc en général s’organise de plus en plus en associations et commence à s’affirmer à la fois parmi la population turque et parmi les associations issues de l’immigration.
Akagül Deniz
L’émigration de la main d’œuvre turque vers l’Europe, en particulier vers l’Allemagne, depuis la fin des années cinquante, joue un rôle important dans les équilibres macro-économiques en Turquie, en atténuant non seulement les tensions exercées sur le marché de l’emploi, mais aussi la contrainte extérieure par les envois de fonds qu’elle engendre. Avec la tendance à l’installation définitive des migrants turcs dans les pays d’accueil, les déterminants de ces envois ont changé de nature ; les variables démographiques ont cédé progressivement leurs places aux variables financières comme le taux de change, le différentiel d’intérêt…. En même temps, les investissements des migrants dans les pays d’accueil ont pris de l’ampleur, notamment en Allemagne. Les pouvoirs publics turcs, en collaboration avec les autorités allemandes, ont essayé d’orienter les envois des migrants, qui ont correspondu en moyenne à 2 % du PNB turc, vers des investissements productifs. Mais les expériences des coopératives de villages des années soixante et des sociétés ouvrières des années soixante-dix se sont révélées décevantes, tant pour les pouvoirs publics que pour les migrants. Ces derniers se méfient des projets collectifs et ils ont une nette préférence pour les placements individuels dans le secteur tertiaire et immobilier. Finalement, si les envois de fonds ont contribué à desserrer la contrainte extérieure, leur contribution au développement économique par le biais des investissements productifs reste ambiguë.
Manço Altay
Présentation d’une enquête sur 80 jeunes Turcs de Belgique : situation socio-scolaire, professionnelle et socioculturelle d’une jeunesse en quête d’insertion et d’identité.
En France la loi de 1981 a donné une impulsion considérable au mouvement associatif civique issu de l’immigration en accordant aux étrangers la liberté de s’associer. Dans l’immigration turque la vie associative oscille entre une dimension ouvrière qui a longuement marqué une population d’hommes isolés et une dimension communautaire tournée vers la famille, les relations de voisinage et la région d’origine. Elle caractérise les populations issues du regroupement familial. Nettement plus communautaire et plus organisée en réseaux à travers l’Europe et plus tournée vers des intérêts liés au pays d’origine que le mouvement associatif issu de l’immigration maghrébine, la vie associative turque est à la croisée des chemins, entre ouvriérisme, communautarisme, religion et politique.
Pérouse Jean-François
A partir des données détaillées du premier recensement officiel de la République turque (1927), comme à partir de la presse turque d’alors et de récits de « voyageurs » ou de diplomates, on peut recomposer l’image d’Ankara, capitale laborieusement émergente. Promue centre politique (et vitrine) de la République turque en octobre 1923 Ankara (que l’on dénomme alors plutôt Angora) n’est encore apparemment qu’une grosse bourgade anatolienne, à la population instable, qui ne parvient pas à abriter dignement les organes et cadres du nouveau pouvoir. Néanmoins la structure de sa population et la rapidité de sa croissance entre 1920 et 1927 reflètent déjà une vitalité et une diversité prometteuses.
Bazin Marcel
Cet article commente les premiers résultats, quantitatifs, du recensement du 21 octobre 1990. La Turquie comptait alors 56 473 035 habitants contre 50 664 458 habitants le 20 octobre 1985. La croissance démographique s’est légèrement ralentie, avec un taux d’accroissement annuel moyen de 2,17 % contre 2,48 % pendant la période intercensitaire 1980-85. Cette croissance globale est la moyenne de taux d’accroissement départementaux très contrastés. Trois pôles de croissance démographique forte, la Marmara orientale incluant le Grand Istanbul et Bursa, la côte méridionale d’Izmir au golfe d’Iskenderun, et le Sud-Est kurde, s’opposent ainsi au Nord-Est intérieur et littoral où 15 départements ont perdu des habitants entre 1985 et 1990. Par ailleurs, la population urbaine a renforcé sa prédominance, comptant désormais 59 % de la population totale. Les villes les plus dynamiques appartiennent à toutes les tranches dimensionnelles, de la métropole stambouliote qui a accentué son avance sur la capitale politique Ankara aux nombreuses bourgades nouvellement promues au rang de sous-préfecture.
Loy Bernard
Cette mer verrouillée et marginalisée par rapport au monde méditerranéen n’a été révélée qu’au moment historiquement nouveau où un empire des steppes a manifesté un intérêt maritime, c’est-à-dire quand la perspective traditionnelle s’est inversée du nord vers le sud. Cet article se propose d’énoncer les principales caractéristiques de la mer Noire, remise au goût du jour avec la fin de l’URSS.
Cizre-Sakallioglu Ümit
This article has two central areas of concern. The first involves the analysis of how the basics of the ideology of the Nationalist Action Party (NAP) of Turkey (1969-1981) drew some strength from the fascist potential of the political traditions of the Kemalist period, but at the same time deviated from it. The second argument, however, demonstrates the deep impact the party had on the course of Turkish democracy. It was a party with a narrow superficial power base and was sustained artificially in the political scene by the objective historical conditions in the crucial decade of 1970s. This second contention implies that the NAP was a conjunctural phenomenon with no hope of a long-term success in Turkish political landscape and had therefore to adopt a radical ideological content and a strategy of action to come and stay in power. Furthermore, and more important, what kept it going was not any authentic and pressing needs emanating from the grass-roots of its constituency, but the strategy of the dominant political forces on the centre-right. The following analysis of these two arguments is heavily based on the primary sources related to the NAP.
Gladney Dru C.
Analyse de la façon dont l'Etat chinois a utilisé les Ouïgours, turcophones et musulmans, pour promouvoir sa politique à l'égard du Moyen Orient (la "carte islamique" du régime), mais aussi des effets indirects de cette politique : le développement du sentiment national au sein de ce peuple sensible à la supériorité que lui manifestent traditionnellement les Han.
Brana Pierre
Depuis la guerre du Golfe, les délégations étrangères se succèdent à Téhéran, et, dans toutes, figure au moins un expert en questions énergétiques : non seulement l’Iran est devenu la puissance régionale depuis la chute de l’Irak mais surtout il est probablement un producteur énergétique primordial pour le début du XXIe siècle.
Rodinson, Maxime
Un hommage à l’occasion de la disparition du grand spécialiste de l’histoire du bassin oriental de la Méditerranée et du Monde turco-iranien.
Chronique bibliographique
Sahinöz Ahmet et Janine, " Mahmoud Allaya, Michel Labonne, Michel
Papayannakis, Les échanges agro-alimentaires méditerranéens
: enjeu mondial, Montpellier, CIHEAM / IAM, 1988, 307 p."
La Turquie
est la puissance agricole la plus importante de la Méditerranée
Orientale : elle dispose d’une agriculture variée et plus ou moins
modernisée qui est capable de réaliser des exportations annuelles
de 5 milliards de dollars. Le GAP (Projet de l’Anatolie du Sud-Est), par
l’irrigation d’une surface de 1,7 millions d’hectares renforcera
la capacité de production et d’exportation. Or les pays de son
hinterland, du Moyen-Orient à l’Asie Centrale via la Transcaucasie,
sont presque tous déficitaires en produits agro-alimentaires. Si la Turquie
parvient à mettre en valeur sa capacité alimentaire dans cette
région en pleine recomposition politique, elle contribuera à la
constitution d’un pôle intégrateur aussi bien économique
que politique de la région en question.
Bozarslan
Hamit, " Marc Gaborieau, Alexandre Popovic, Thierry Zarcone (dir.), Naqshbandis,
cheminements et situation actuelle d’un ordre mystique musulman,
Istanbul-Paris, IFEA et Editions Isis, 1990, 750 p. "
L’heureuse
publication des actes du colloque de Sèvres (1985) sur les Nakchibendi
ne met pas un terme au débat sur cette confrérie présente
essentiellement à travers le monde musulman non arabe et non persan ;
elle ne fait en quelque sorte que l’ouvrir : 40 contributions, parfois
extrêmement volumineuses, auxquelles il conviendrait d’ajouter la
postface sans complaisance d’Olivier Carré, discutent le phénomène
de la Nakchibendiyya des points de vue théologique, politique, culturel
et historique.
Bozarslan
Hamit, " Ertekin Özcan, Türkische Immigrantenorganisationen in
der Bundesrepublik Deutschland, Berlin, Hitit, 1989, 384 p. "
Le livre
d’Ertekin Özcan, président de l’Association des parents
d’élèves turcs à Berlin, paraît à un
moment où l’intérêt pour le mouvement associatif turc
s’accroît en RFA. L’auteur retrace, au début de son
livre, l’historique du mouvement associatif turc en RFA, et analyse ses
relations avec la vie politique du pays d’origine. Il donne des explications
détaillées sur chacune de ses associations et leur évolution
et complète son exposé en précisant le rôle et l’importance
des formations d’un nouveau type qui se développent en RFA : institutions
communautaires ou groupes d’intérêt apolitiques.
Yérasimos
Stéphane, " Yildiz Sertel, Nord-Sud : crise et immigration (le cas
turc), Paris, Publisud, 1987, 285 p. "
Le mérite
de Yildiz Sertel est d’approcher l’émigration turque en France
aussi bien du côté turc que du côté français,
de dire qu’il faut chercher les mécanismes et les modalités
de l’émigration turque dans son pays d’origine et d’affirmer
aussi qu’à partir de 1974, la chaîne migratoire turque en
France est coincée entre les deux crises : la crise en France et la crise
en Turquie.
Chronique scientifique
Veyri Luc, " La Turquie et l’aire turque dans la nouvelle configuration
régionale et internationale : montée en puissance ou marginalisation
? "
Vingt communications
ont été présentées au cours de cette rencontre qui
comportait, selon un découpage géographique, quatre séances
: « La Turquie et la nouvelle donne : stratégies, acteurs et idéologies
» ; Aires européenne, balkanique, turque et iranienne : convergences
et divergences » ; « Caucase : démocratisation, identités
et conflits » et « Asie centrale : émergences et rivalités
».