| N° 15 | La zone de coopération économique des pays riverains de la mer Noire |
S
O M M A I R E
N° 15 janvier - juin 1993
LA ZONE DE COOPÉRATION ÉCONOMIQUE DES PAYS RIVERAINS DE LA MER NOIRE
Numéro spécial consacré au projet de coopération entre pays riverains de la mer Noire dans le contexte de la mondialisation. A l'initiative de la Turquie, les Etats de la région cherchent à surmonter leurs différends et à combler le fossé entre anciens membres du bloc soviétique et membres de l'OTAN (Grèce, Turquie)
Foucher Michel
La mer Noire, ancien segment maritime du Rideau de fer, connaît un regain d'intérêt depuis 1989. Amorçant une ouverture économique réciproque, onze pays se sont regroupés au sein de la Zone de Coopération Economique de la mer Noire (ZCEMN), créée en juin 1991 à l'initiative de la Turquie, avec l'objectif d'instaurer une zone de libre échange et d'établir de multiples connexions. Mais la Turquie cherche surtout à se rapprocher de la Communauté européenne. Son influence renouvelée sur un espace considérablement étendu répond au souci occidental de combler un vide stratégique sur les marges méridionales de l'ex-URSS. Cependant, cette puissance régionale ne dispose que de moyens limités. Enfin l'aire de la mer Noire, dépourvue d'unité politique, culturelle ou religieuse, rassemble des Etats impliqués dans des logiques de tension. La Grèce, membre à la fois de la ZCEMN et de la CEE, étant un interlocuteur incontournable, le règlement des contentieux gréco-turcs est un préalable à toute politique cohérente et coordonnée sur les marges sud-est de l'Europe.
Akagül
Deniz, Vaner Semih
Cet article rédigé un an après la signature de la Déclaration d'Istanbul (juin 1992) instituant la Zone de Coopération Économique de la mer Noire, dresse les perspectives politiques et économiques dans cette région influencée par la dislocation du bloc de l'Est et la disparition de l'URSS. Si la multiplication des regroupements régionaux à l'échelle mondiale, ainsi que les gains d'une intégration plaident en faveur du pragmatisme économique, on s'aperçoit que la résurgence des conflits historiques, culturels et ethniques réduit considérablement les chances d'une intégration régionale approfondie. Finalement, le projet s'inscrit dans le cadre d'une perspective à long terme, qui ne se prive pas pour autant de mettre en uvre, dans le court terme, des moyens souples destinés à réhabiliter les échanges économiques qui restaient en deçà du potentiel existant dans le contexte de la Guerre froide.
Ilkin Selim
Les années 1980 sont marquées par l'ouverture de l'économie turque puis la candidature d'adhésion à la CEE. La disparition du bloc soviétique offre de nouvelles perspectives. La création d'un "marché commun" de la mer Noire représente à ce jour le projet de coopération le plus important pour la Turquie qui espère y jouer un rôle politique et économique.
Après les bouleversements survenus lors de l'effondrement de l'URSS, la Russie s'est trouvée placée devant des choix complexes en matière de politique extérieure en raison de sa position géographique entre l'Europe, le Proche et l'Extrême-Orient. Dans ce contexte, la Russie peut jouer la carte de l'Occident tout comme elle peut choisir de s'impliquer dans les différents projets de coopération régionale au sein desquels ses liens avec les nouveaux Etats d'Asie Centrale pourraient lui servir de pont vers le Moyen-Orient.
Copeaux Etienne
Dans ce que Braudel appelait l' "isthme polonais", les relations entre la Crimée et la Pologne d'une part, Istanbul d'autre part, ont toujours été étroites, en raison de la présence en Pologne et en Lituanie d'une communauté tatare, puis de l'incorporation de la Pologne dans l'Empire russe. A la suite de la guerre de Crimée, de nombreux Tatars se sont réfugiés en Roumélie et à Istanbul; la Crimée a également été le siège d'un mouvement de réforme de l'islam, le djadidisme, conduit par Ismaïl Gasprinski. Les liens ainsi tissés ont été revitalisés dans les années 1930 et concrétisés par la revue Emel; ils s'accompagnaient d'une sympathie pour les forces anti-soviétiques comme la Pologne de Pilsudski ou l'Allemagne nazie, jusqu'au drame de la déportation des Tatars de Crimée par Staline. Aujourd'hui, ces liens sont entretenus par des personnalités comme Mustafa Cemiloglu et le réseau du Foyer des Intellectuels (Aydinlar Ocagi) d'Istanbul.
Planche Anne
L'intérêt manifeste de la Roumanie pour le projet turc de coopération économique entre pays de la mer Noire tient avant tout à sa position géopolitique qui l'a toujours poussée à jouer un rôle d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. Cependant, les avis restent très partagés quant au degré d'implication dans ce projet. D'une part, les partisans d'une intégration régionale dans le cadre de la ZCEMN, avec des partenaires proches, d'autre part, les défenseurs de la priorité à la candidature à la CEE.
Lory Bernard
Les relations bulgaro turques ont été fortement tendues jusqu'en 1989 en raison d'intérêts divergents et de différends historiques liés à l'Empire ottoman. C'est pourquoi, malgré l'amélioration des relations bilatérales, les projets de coopération économique et politique sont encore accueillis avec beaucoup de réserves de la part des autorités de Sofia.
Bilici Faruk
Devenue une des pièces maîtresses du projet de Coopération Economique de la mer Noire, mais en même temps antérieure à ce projet, l'ouverture du Caucase sur la mer Noire orientale turque aura des conséquences économiques, politiques et culturelles durables. Cette étude se propose de décrire et d'analyser ce processus, montrant ainsi les effets de retrouvailles de populations appartenant à la même zone géographique et culturelle.
Ter Minassian
Anahide
Le vide géopolitique créé en mer Noire par l'effondrement de l'URSS a poussé la Turquie à reprendre des relations extérieures privilégiées avec les pays de cette région nouvellement émancipés. La normalisation progressive des relations turco arméniennes représente un élément favorable pour la création d'un marché commun de la mer Noire mais cette éventualité est gravement compromise par le conflit arméno-azeri.
L'AIRE TURCO PERSANE DANS LA NOUVELLE CONFIGURATION INTERNATIONALE
Suite
d'articles consacrés aux mutations de la région après la
disparition de l'URSS, l'évolution des flux économiques et migratoires
autour de la Turquie et les nouvelles orientations diplomatiques de l'Iran dans
la perspective de la création d'une aire de coopération régionale.
Bazin Marcel
L'aire turque est elle-même le résultat de flux migratoires multiples et variés étalés sur deux millénaires, mais les constructions étatiques contemporaines l'ont fractionnée en une série de champs migratoires cloisonnés, dont cet article décrit la configuration dans les années 1960 avant d'apprécier les transformations les plus récentes. Trois domaines se différencient par la place qu'y occupent les peuples turcs : centrale dans la Turquie républicaine resserrée sur l'Anatolie, où s'entremêlent l'exode rural interne et l'émigration vers l'Europe occidentale ou les pays pétroliers du Golfe ; "péricentrale" en Iran, où les Azéris ont été les premiers à prendre le chemin de la capitale, comme en Afghanistan où les turcophones du Nord ont une importance économique très supérieure à leur poids démographique ; périphérique et dominée dans les empires russe, devenu soviétique, et chinois. L'évolution des dernières années va dans le sens d'une internationalisation accrue des mouvements migratoires. L'espace migratoire organisé autour de la Turquie s'est étendu et complexifié, divers conflits ont déclenché des migrations brutales de réfugiés, plus ou moins durables, tandis que l'implosion du régime soviétique a permis l'amorce de relations nouvelles entre les républiques turcophones devenues indépendantes et leurs voisins méridionaux, la Turquie et l'Iran.
Kurdoglu Çelik
Les bouleversements de l'ex-Union Soviétique ont ouvert un marché de 400 millions de personnes avec une demande importante. Ce marché est caractérisé par un taux d'alphabétisation élevé, un potentiel technologique et par des infrastructures développées et accessibles à une grande partie de la société. Dans ce contexte, l'esprit d'entreprise des milieux d'affaires et sa situation géographique privilégiée offrent à la Turquie un rôle central.
Khavand Fereydoun
A.
L'hésitation des dirigeants iraniens entre la fidélité au messianisme khomeiniste révolutionnaire et le retour à des relations normalisées s'illustre jusque dans les orientations économiques extérieures et notamment dans les efforts encore ambigus et incertains de coopération économique régionale.
Narli Nilüfer
Les relations entre la Turquie et l'Iran, héritées des politiques des anciens empires, ont été marquées par des orientations très différentes : la Turquie laïque s'est tournée vers l'Ouest, les Etats Unis et l'Europe, alors que l'Iran suivait sa Révolution islamique dans un rejet total de l'Occident. Même en cette période de normalisation politique et malgré des intérêts communs en Asie centrale ex soviétique, ces relations demeurent caractérisées par la compétition plutôt que par la coopération.
Chronique
scientifique
Seylan Fiuna, " L'aire turque dans la nouvelle configuration régionale
et internationale"
Vingt communications
ont été présentées au cours de cette rencontre des
2-3 novembre 1992. La première séance cherchait à établir
l'histoire et la chronologie de la formation de l'idée d' "aire
turque" et a permis d'en retracer l'origine à la fin du XIXe siècle,
quand empires ottoman et russes existaient encore. La deuxième séance
a fait le point de la situation politique dans la région en s'interrogeant
sur la situation et les forces politiques en présence dans les nouvelles
républiques et dans les pays voisins, et évaluer l'impact qu'elles
auront sur le devenir du Caucase et de l'Asie Centrale. La troisième
séance a montré comment et sur quels atouts la Turquie et l'Iran
s'appuient pour créer une zone d'intégration économique
dont ils se disputent le leadership. Enfin les interventions de la dernière
séance ont cherché à clarifier les termes d'un débat
très polémique : la question ethnique.
Bacqué-Grammont
Jean-Louis, "Rapport de synthèse de la première séance
consacrée à quelques repères historiques "
La première
séance du colloque des 2-3 novembre 1992 a montré que l'idée
d' "aire turque" est une aspiration à écrire sa propre
histoire sur la base d'une filiation culturelle commune et de l'appartenance
au monde musulman. Ces deux éléments, qui la distinguent nettement
de l'univers russe, ont été attisés par la nature coloniale
des rapports avec la Russie tant pendant les dernières années
tsaristes que tout au long des années de communisme soviétique.
C'est encore à ces deux caractères fondamentaux que se référeront
toutes les initiatives étrangères d'influence politique et idéologique
dans cette aire. On prendra cependant soin de remarquer, selon les intervenants,
que la référence religieuse est plus le fait des mouvements d'idées
turcs que de ceux du Caucase et de l'Asie centrale.
Jahangiri
Guissou, Kian Azadeh, "L'Iran en l'an 2000 : perspectives nationales et
régionales"
Au terme de ce colloque,
deux perspectives ont été retenues. D'un point de vue interne
tout d'abord, plusieurs intervenants ont fait un bilan critique de la situation
économique qui souligne la dévaluation du rial, l'inflation galopante,
la stagnation, et dans une certaine mesure la faillite de l'économie
mono-exportatrice placent l'Iran actuel au niveau des pays pauvres du monde.
A cela s'ajoutent, selon des spécialistes des questions sociales, une
très forte croissance démographique, l'émigration des diplômés,
et une jeunesse désemparée qui souffre des conséquences
de l'absence de structures adaptées (pédagogiques et sociales).
D'autre part, d'un point de vue géopolitique, la constitution d'alliances
régionales et celui de nouvelles identités nationales (en Afghanistan,
au Tadjikistan et dans les républiques du Caucase) ont été
au cur des débats.