N° 34 Russie-Asie centrale. La partition en question

S O M M A I R E
N° 34 juillet-décembre 2002

 

 

Semih VANER
Editorial (texte intégral)

 

 

RUSSIE-ASIE CENTRALE : REGARDS RECIPROQUES
Sous la coordination de Marlène Laruelle et Johann Uhres

 

Marlène LARUELLE et Johann UHRES
Introduction

 

Xavier HALLEZ
G.N. Potanin et l'intelligensia kazakhe : entre politique et traditions orales

A travers la biographie de Grigorij Nikolaevic Potanin (1835-1920), nous montrerons l'importance des liens culturels, scientifiques et politiques existant entre les steppes kazakhes et la Sibérie. Potanin a en effet occupé une place toute particulière dans ces échanges, qui ont marqué le développement d'une pensée politique et d'une recherche scientifique dans l'élaboration de problématiques communes : l'autonomie, l'éducation, l'identité. Les rapports privilégiés que Potanin a entretenus avec une partie de l'intelligentsia kazakhe ont fortement influencé tant les études ethnographiques de Potanin que la réflexion identitaire et politique des Kazakhs. Cette relation a été une des dynamiques importantes dans la prise de conscience par les Kazakhs des changements profonds de leur société entre le XIXe et le XXe siècle. Elle permet aussi d'appréhender certains clivages politiques et culturels existants, à l'époque, entre les trois hordes kazakhes.

 

Arnaud RUFFIER
Les gap et ziyâfat : une étude surprenante de l'ethnographie soviétique

L'étude sur les gap et ziyâfat réalisée par l'ethnologue soviétique G. P. Snesariev est l'unique exemple de recherche approfondie consacrée à ces pratiques festives dans la société centre-asiatique traditionnelle. Cette analyse nous a permis d'établir une comparaison entre un modèle traditionnel d'organisation de ces fêtes et leurs formes actuelles. Ce faisant, nous avons pu mieux comprendre l'impact de la soviétisation sur celles-ci. Snesariev, en décrivant la fonction de ces fêtes d'espace d'affirmation des solidarités transversales, montre que l'individu possède une certaine liberté dans ses choix partisans et ce, au sein de sa propre communauté tribale. Cette analyse va également à l'encontre des représentations habituelles du "féodalisme " centre-asiatique présenté tel un modèle parfait de "despotisme". Durant la période soviétique, loin de constituer une simple survivance folklorique, l'organisation de ces fêtes a permis aux individus d'accomplir une activité partisane individuelle et peut être vue en cela comme une forme de résistance de l'acteur dans un cadre politique totalitaire.

 

Johann UHRES
La conquête russe dans les manuels d'histoire d'Asie centrale post-soviétique

Lorsque l'Union soviétique éclate en 1991, les anciennes républiques fédérées deviennent des États indépendants. Ces Etats relèvent d'un fondement "national" au sens ethnique ; en Asie centrale, elles furent découpées selon ce principe qui semble aujourd'hui aller de soi et dont la légitimité n'est pas contestée. Elles élaborent alors un discours national qui comprend une opposition à la Russie. Cette construction identitaire reconsidère l'histoire, et notamment cette partie du passé que constitue la conquête coloniale et qui avait déjà été réinterprétée à plusieurs reprises dans l'historiographie soviétique. Les options prises par les différentes historiographies nationales à l'égard de la conquête russe et de la colonisation varient notamment en fonction de l'ancienneté de la conquête et de l'annexion, de l'ingérence à l'intégration dans l'empire. Contre le dogme qui prévalait en Union soviétique, la réécriture de l'histoire va affirmer que la région a été conquise par la force. Désignée comme responsable de cette violence, la Russie est frappée de nombreux reproches, d'autant plus virulents que le pays est éloigné. L'affirmation du fait militaire de la conquête qualifie la Russie comme figure de l'ennemi, autour de laquelle peut se cristalliser un désir d'indépendance associé au sentiment national.

 

Mischa GABOWITCH
L'Asie centrale dans la sphère publique en Russie : la grande absence

Malgré l'importance stratégique et symbolique que représentent pour la Russie les pays de l'Asie centrale post-soviétique, ces derniers sont peu présents dans la sphère publique russienne, n'attirant l'attention que lors de conflits violents ou bien en relation avec quelques thèmes-clés comme celui des populations russophones. L'article souligne les difficultés, pour le public russien, de conceptualiser la nouvelle donne géopolitique, avant de passer en revue les facteurs institutionnels (manque d'experts et de programmes de formation spécialisés) et politiques (la difficulté, pour les correspondants, de travailler sur place) contribuant à ce manque d'intérêt systématique. Ensuite, l'exemple du national-populiste Vladimir Žirinovskij est utilisé pour illustrer le style et les thèmes des discours politiques publics sur les nouveaux Etats d'Asie centrale.

 

Sébastien PEYROUSE
Entre Russie et Asie centrale : regards croisés sur la minorité russe du Kazakhstan

La minorité russe du Kazakhstan est un prisme pertinent pour l'étude des relations entre Russie et Asie centrale. Principale minorité européenne de la région, elle éclaire la complexité des actuelles relations entre Russie et Asie centrale : les nouvelles républiques doivent gérer un passé colonial puis soviétique aujourd'hui encore extrêmement prégnant tout en développant une rhétorique sur la "naturalité" de leurs frontières, de leur histoire et de leur Etat-nation. La Russie, de son côté, tient à sa réputation d'un Etat sachant respecter les conventions internationales sur les frontières. Elle ne peut cependant, pour des raisons d'équilibre politique intérieur, laisser de côté la question des 20 millions de Russes de la diaspora. Les Russes du Kazakhstan se trouvent ainsi pris en tenaille entre le pragmatisme des deux Etats concernés. Ils restent dans une situation complexe sur le plan identitaire : la Russie est leur principale référence culturelle mais elle est décriée pour son désintérêt à leur encontre ; le Kazakhstan est condamné en tant que construction étatique, la culture kazakhe est méprisée mais le pays indépendant constitue aujourd'hui leur cadre de vie quotidien. Ce sont ces multiples regards croisés, ceux des autorités kazakhes, de la minorité russe et de la Fédération de Russie, qui sont ici étudiés.

 

Marlène LARUELLE
Les ambiguïtés de l'idéologie eurasiste kazakhe : ouverture sur le monde russe ou fermeture nationaliste ?

Sous ses dehors multiculturalistes, l'idéologie dite eurasiste est l'une des expressions du nationalisme russe, dans une version non pas ethnique mais impérialiste. Cette caractéristique est très violemment dénoncée par les intellectuels non-russes de l'ex-Union soviétique, qui refusent la réification dont ils sont l'objet. L'eurasisme officiel en vigueur au Kazakhstan s'est lui aussi rapproché du discours nationaliste traditionnel, reflétant la radicalisation du pays et de son dirigeant, Nursultan Nazarbaev, à l'encontre de la minorité russe. Cet article se donne pour but d'étudier l'évolution de l'eurasisme kazakh comme un prisme discursif permettant de suivre la situation kazakhstanaise et d'analyser l'état des rapports entre la majorité éponyme et les diverses minorités nationales.

 

 

LA PARTITION EN QUESTION : BOSNIE-HERZEGOVINE, CAUCASE, CHYPRE
Sous la coordination de Gilles Bertrand

 

Gilles BERTRAND
La solution au conflit identitaire ? La partition en question

La lutte pour l'indépendance de l'île de Chypre contre la Couronne britannique (1955) a rapidement (1957) été rebaptisée "conflit intercommunautaire", puis, dans les années 1990, en "conflit ethnique". Le conflit reposerait donc sur une opposition, voire un antagonisme, sinon sur un "choc des civilisations" que la puissance coloniale britannique aurait contenu auparavant. Le qualificatif "ethnique" permet surtout aux partisans de la pérennisation et de l'officialisation de la partition de justifier une position illégitime au regard du droit international puisque la partition a été réalisée par la force. Mais le conflit est-il réellement "ethnique" ? Ce qualificatif ne permet-il pas d'occulter le rôle des entrepreneurs politiques nationalistes et des États impliqués ? Comment analyser le conflit chypriote sans passer d'un extrême à l'autre (de la thèse du complot des "Grandes Puissances" à celle du conflit "ethnique") ? Alors que la première paraît quasiment abandonnée, la deuxième connaît un succès qui doit inquiéter les politistes : l'explication pseudo-psychologique et culturaliste qu'elle fournit nous ramène, en quelque sorte, à l'âge de pierre de la science politique.

 

Alexis HERACLIDES
Partition, Autonomy, Secession: The Three Roads of Separatism

In this paper three basic manifestations of separatism are examined, all three with important theoretical and practical consequences: partition (the "velvet divorce"), secession (the "confrontational divorce") and autonomy to which a special attention is paid. Autonomy and other forms of devolution are often considered with great reserve if not hostility by states. In an attempt to address state fears, devolution-autonomy is approached mainly (a) by attempting to set clear-cut criteria for its realisation in some instances, (b) by pointing out that the record for successful military rather than political solutions is increasingly bleak as far as states are concerned and (c) that the "slippery slope" effect, the well-known nightmare of states, though real if far from pervasive and that the main responsibility for its occurrence lays in fact more in the behaviour of reluctant central authorities and less on recalcitrant separatists. Finally the principle of self-determination, which is central to the whole question of partition, secession and autonomy, is revisited and various avenues of revision are pointed out in order to overcome the limitations of a self-determination confined only to freedom from colonialism (as it is the case today under international law).

 

Aude MERLIN
Nationalisme ethnique et projets de partition au Nord-Caucase

Cet article examine le lien entre nationalisme ethnique et projet de partition territoriale et politique, sur la base de l'étude de trois anciennes républiques ou régions autonomes du Nord-Caucase (Karatchaiévo-Tcherkessie, Kabardino-Balkarie, Tchétchéno-Ingouchie). Ces trois entités avaient, jusqu'en 1991, la particularité de rassembler deux groupes ethniques " titulaires " dans leurs frontières. Dans le cas des deux premières, la particularité s'étendait au choix d'associer un groupe ethnique turcophone à un groupe ethnique caucasique, dans une région d'une grande diversité ethnolinguistique. La libéralisation politique, mise en place dans le cadre de la perestroika gorbatchévienne dans les années 1980, libère l'expression des revendications territoriales de chaque groupe ethnique : ces revendications territoriales, qui sont souvent liées à des frustrations ou rancœurs générées par les modifications territoriales menées par le pouvoir soviétique, s'expriment avec d'autant plus de force que le discours communiste ne représente plus, au début des années 1990, un enjeu de société important ; il laisse donc le champ libre aux questions ethniques et nationales. Après avoir examiné les causes historiques de ces revendications, l'auteur se penche sur la construction du discours "partitionniste" par les différents acteurs politiques (mouvements nationaux, députés élus sous l'ancien système, …) et sur le caractère délicat de toute modification territoriale à l'intérieur de la Fédération de Russie et en particulier au Nord-Caucase, insistant sur la dialectique entre "politisation de l'ethnique" (dans un premier temps) et "ethnicisation du politique" (dans un second temps), à l'heure où intangibilité des frontières rime avec stabilité politique.

 

Marion AVRILLIER
La destruction des ponts de Mostar. Partition, construction d'entités et d'identités en Bosnie-Herzégovine

La partition de la ville de Mostar est emblématique des divisions multiples qui morcelèrent la Bosnie-Herzégovine au cours des années 1990. Nées de la guerre et des agressions successives des forces extrémistes serbes et croate, puis avalisées par des plans de paix entérinant les politiques de nettoyage ethnique, ces divisions s'ancrent aujourd'hui dans la durée, les forces politiques nationalistes responsables du conflit s'efforçant d'empêcher toute forme de réunification. La partition de Mostar illustre la construction quotidienne, par une accumulation de divisions matérielles ou symboliques, de la frontière. Elle reflète également la redéfinition permanente des identités et des représentations de par et d'autres de celle-ci.

 

Niyazi KIZILYUREK
Modernity, Nationalism and the Perspectives of a Cypriot Union

Pendant la plus grande partie de la domination ottomane, la population de Chypre a vécu et a travaillé ensemble, malgré les différences religieuses. La modernisation et l'émergence du nationalisme ont progressivement transformé les communautés traditionnelles pré-modernes en communautés nationales et politiques distinctes. D'où la revendication des nationalistes chypriotes grecs de l'union à la Grèce puis, par contre-coup, celle des nationalistes chypriotes turcs d'un partage de l'île entre la Grèce et la Turquie et le conflit qui devait aboutir à la partition. Le défi aujourd'hui est de trouver des solutions politiques qui tiennent compte de l'impossibilité, désormais, d'éliminer des sentiments nationaux distincts. Ni la partition ni la domination ou l'assimilation des Chypriotes turcs dans un État-nation grec ne sont acceptables ni appropriées. Le fédéralisme paraît mieux à même de résoudre la question chypriote. Comment ? L'unité chypriote pourrait être fondé sur un patriotisme constitutionnel post-national tel qu'envisagé par Habermas. Mais le manque d'une culture politique commune pose problème, de même que la reconnaissance d'identités (individuelles et communautaires) distinctes. D'où les références, dans l'article, aux travaux sur le multiculturalisme, notamment ceux de Will Kymlica.

 

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Jeanne HERSANT
L'élaboration d'un idiome identitaire dans l'espace migratoire des Turcs de Thrace occidentale

Les musulmans de Thrace occidentale (Grèce) se caractérisent par le fait qu'ils constituent la seule minorité musulmane balkanique, non issue de l'immigration, de citoyenneté européenne. Ils présentent également la particularité d'avoir un statut reconnu, entériné par un traité international (Lausanne, 1923), et antérieur à toute forme de protection des minorités telle que la promeuvent les institutions européennes. Ce statut ne les a pourtant pas mis à l'abri d'une discrimination banalisée pendant plusieurs décennies. En conséquence l'immigration a toujours été un phénomène récurrent parmi les "Turcs" de Thrace. Le flux migratoire de cette minorité peut être comparé à celui des autres populations musulmanes balkaniques, qui s'effectuent désormais prioritairement en direction de l'Union européenne, au détriment de la Turquie. On observe néanmoins un phénomène de constitution d'une diaspora spécifique qui introduit un jeu nouveau entre l'Etat d'origine, la Grèce, et le réseau des migrants, en faisant entrer en scène un Etat référent, la Turquie. Parallèlement à ce phénomène migratoire, on assiste au resserrement des liens ethniques. Seront abordés les mécanismes de cohésion identitaire au sein du réseau associatif tissé par les migrants en Europe, tels la rhétorique utilisée et la disqualification de toute voix discordante. Le champ lexical adopté comporte une dimension essentialiste, notamment dans la référence à Mustafa Kemal, et s'efforce de constituer l'image d'un peuple martyr, à travers la figure du premier député de la minorité élu sans être affilié à un parti politique grec, Sadik Ahmet, décédé brutalement en 1995. La deuxième caractéristique de ce discours concerne la violence rhétorique employée qui permet de limiter les défections ou les voix discordantes en les présentant comme des trahisons. On assiste, dans le cas de la Fédération des Turcs de Thrace occidentale en Europe, à une référence marquée aux appartenances primaires, la turcité et l'islam, auxquelles il semble impossible de superposer des appartenances "électives", au sens d'Ernest Renan, telles que l'appartenance civique à l'Etat grec. Enfin, outre l'évolution de la Fédération, depuis la fin des années 1990, vers une connexion de plus en plus active avec le réseau associatif des Turcs de Thrace occidentale de Turquie, lui-même proche de la droite nationaliste turque, la question chypriote apparaît de plus en plus comme un référent dans les représentations véhiculées et les stratégies adoptées.

 

David GAUZERE
La femme kirghize du milieu du XIXe siècle à nos jours

Dans tous les domaines de la société, le statut de la femme chez les Kirghiz a de tous temps représenté une exception notable en Asie centrale. La femme kirghize, élément central de la famille, aurait pu voir son rôle se limiter à de simples tâches domestiques ou à de lourds travaux agricoles ou industriels, à l'image des autres républiques d'Asie centrale. Or, des femmes n'ont pas n'hésité, bien avant l'époque soviétique, à occuper de hautes fonctions politiques et économiques dans leur pays. Aujourd'hui, elles continuent à exercer de telles responsabilités, bien que ces responsabilités se soient surtout déplacées après l'indépendance, vers un secteur économique privé encore balbutiant, mais déjà dynamique. Dans le contexte actuel de difficultés multiples qui affectent le pays, la femme est un indicateur de l'état de la société, avec cependant une amplification des atouts et des problèmes. La lutte quotidienne et opiniâtre pour défendre sa liberté et ses droits contre les lourdes traditions du passé, a de tous temps donné cette détermination et ce tempérament de battante à la femme kirghize. N'ignorant pas ce dynamisme féminin, le pouvoir kirghiz devra donc davantage tenir compte à l'avenir du poids grandissant de la femme et mieux l'intégrer dans les organes de direction politique, économique et judiciaire, s'il souhaite réussir le difficile pari de la démocratisation de la société qu'il s'est fixé à l'indépendance. La femme kirghize redécouvre actuellement l'importance de son statut de "Femme" ; un statut qu'elle entend défendre dans sa famille, dans sa tribu et, depuis peu, dans son pays à travers un cadre démocratique moderne.

 

Thierry COVILLE
Des lendemains qui déchantent pour les économies rentières de l'Asie centrale et du Caucase ?

L’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan ont axé leur développement sur l’exploitation du pétrole (cas des deux premiers pays cités) ou du gaz (cas du Turkménistan). Or, le poids des recettes tirées des hydrocarbures signifie que l’on peut considérer que ces économies sont déjà des économies rentières. En se basant sur un certain nombre de modèles théoriques permettant d’analyser ces économies rentières, on constate aussi que ces dernières possèdent de nombreux dysfonctionnements induits justement par le poids de cette rente. La question mérite d’autant plus que l’on s’y intéresse que ces problèmes deviendront de plus en plus sérieux au fur et à mesure de la hausse des productions des hydrocarbures. En outre, les méthodes proposées pour améliorer la gestion des recettes induites par l’exploitation de cette rente telles que la mise en place d’un fonds de stabilisation n’apparaissent pas satisfaisantes et les réformes structurelles pour diminuer cette dépendance pétrolière ou gazière sont beaucoup plus complexes que les politiques de libéralisation classiques.

 

Yvette BENUSIGLIO
Essai de présentation des colloques d'Abant

Est présenté ici un compte rendu détaillé des deux premières réunions d'Abant sur les quatre qui se sont tenues quatre étés de suite dans la petite localité de Bolu et ont joué un rôle important au moins dans deux domaines de la vie sociale et politique turque au cours de l'époque récente. Ces réunions ont eu le mérite d'ouvrir un débat public sur le sujet le plus sensible qui soit en Turquie : les rapports entre la pratique de la religion - l'islam - et la laïcité inscrite dans sa constitution. De plus les participants ont tenté tout au long de leurs débats, de tracer quelques pistes pour l'établissement d'un Etat de droit démocratique permettant à tous ses citoyens de vivre dans l'harmonie malgré leurs différences.

 

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Contrepoint

Alain Roussillon, " 'Islam d'Europe' ou 'musulmans européens' : reconduire l'exception musulmane ?"
S'il ne fait pas de doute qu'il existe des musulmans en Europe, on peut se demander dans quel registre il fait sens de parler d' "islam d'Europe" en introduction et conclusion du dossier "Musulmans d'Europe", alors même que ce qui se dégage de la lecture des textes qui les séparent, c'est le tableau de l'incapacité, et de l'improbabilité de voir les musulmans en Europe - voire à l'échelon des différents pays qui la composent - à faire, précisément, communauté : soit que, au-delà de l'appel holistique à l'unité des musulmans, la réalité de la "segmentarité" des appartenances n'en finisse pas d'imposer la diversité de leur rapport à la religion, soit que la diversité des gestions étatiques, enracinée dans les "traditions nationales" et les systèmes politiques différents des pays de l'Union conjugue ses effets avec celle des musulmans eux-mêmes pour dénuer de sens l'idée d'un "islam d'Europe" comme celle d'un "christianisme" ou d'un "judaïsme d'Europe". En fait, on peut se demander si l' "islam d'Europe" n'aurait pas fondamentalement d'existence que dans les représentations et les discours de ceux qui ont le projet de le faire advenir.

 

Chronique artistique

Yves Thoraval, " 'Fiction-Documentaire' contre archaïsmes de l'Iran moderne"
Rakhshan Bani-Etemad, Dariush Mehrjui, Rasul Sadr-Ameli, Nasser Refaie sont évoqués au cours de cette chronique artistique qui ressent le 20e Festival du Film de Téhéran comme étant placé sous la tendance : fiction-documentaire contre archaïsme de l'Iran moderne.

 

Chronique bibliographique

Turquie : les mille visages. Politique, religion, femmes, immigration d'Isabelle Rigoni (dir.), par Olivier Grosjean
Le livre coordonné par Isabelle Rigoni est une tentative ambitieuse de reformuler les débats actuels sur la société turque et ses prolongements dans l'immigration. Si quelques questions théoriques et méthodologiques subsistent dans l'articulation et la structure de l'ouvrage, plusieurs éléments essentiels sont mis en avant et participent d'une nouvelle appréhension des questions politiques et sociétales en Turquie. En particulier, l'idée que la Turquie est "le seul pays laïc du Moyen-Orient" est rejetée au rang d'interprétation erronée de l'histoire par une comparaison difficile mais féconde avec la laïcité française. Le système idéologique de l'Etat de même que les mythes fondateurs de la recherche sur l'alévisme sont également particulièrement bien analysés. Enfin, l'ouvrage accorde une place de choix à l'immigration originaire de Turquie en Europe, phénomène appréhendé par le prisme de l'identité, et s'inscrit en faux vis-à-vis d'un certain nombre d'études existantes sur la question (inassimilation des Turcs, communautarisme, etc.). Au total, la coopération entre jeunes doctorants et chercheurs confirmés, de même que l'approche interdisciplinaire envisagée participent de la richesse de l'ouvrage qui se veut une réflexion sur les évolutions majeures de la société turque contemporaine.

 

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