| N° 8 | La communauté européenne et la Turquie devant la question de l'adhésion : approche culturelle d'une relation politique |
S
O M M A I R E
N° 8 juillet - décembre
1989
Analyse des problèmes que suscite la demande d’adhésion de la Turquie à la CEE : à une vision souvent simpliste et parfois fausse de ce pays par les pays européens s’ajoutent les difficultés internes dues aux réalités politiques et économiques.
I - Culture et politique : Europe, Empire ottoman et Turquie
Cet article tente de cerner le facteur culturel dans les relations entre l’Occident et le monde musulman, l’imaginaire européen et ottoman-turc, de saisir aussi, dans la mesure du possible, le non-dit. Par approche culturelle, l’auteur n’entend pas, bien sûr, les relations culturelles au sens étroit, entre les deux entités. Sa démarche n’est pas non plus culturaliste, expliquant les comportements politiques à partir de leur seule motivation culturelle. Ce sur quoi, il veut mettre l’accent, ce sont surtout les perceptions et les représentations que les deux univers culturels ont et se font l’un de l’autre, et sur les mentalités collectives qui ont sur les rapports interétatiques un impact plus important que ne veulent bien le faire croire les démarches classiques dans la discipline des relations internationales.
YERASIMOS Stéphane
Les Turcs qualifiés jusque-là par les auteurs byzantins de Perses, et assimilés ainsi à l’ennemi héréditaire des Grecs et des Byzantins, deviennent des Troyens après avoir franchi l’Hellespont et encerclé Constantinople. Aujourd’hui encore, l’Europe se demande si la Turquie ne serait pas le cheval de Troie de l’islam ; la Grèce se pose comme l’éternel défenseur du boulevard de la civilisation et la Turquie continue à camper aux portes de l’Europe qu’elle n’a pu conquérir ni par le sabre, ni par ses efforts méritoires d’occidentalisation, ni par ses bons et loyaux services pour les causes occidentales. La guerre de Troie serait-elle toujours à refaire ?
SERVANTIE Alain
L’analyse du contenu des bandes dessinées parues récemment portant tout ou partie sur les Turcs révèle que tous les clichés habituels fonctionnent encore : exotisme oriental, hommes puissants et cruels, femmes objets sexuels.
II - Attitude de trois pays communautaires face à la demande d’adhésion turque
MANGO Andrew
La demande d’adhésion à la Communauté européenne faite par la Turquie en avril 1987 n’est discutée en Grande-Bretagne que par des spécialistes. L’opinion publique en sait peu, et s’en préoccupe encore moins. Le sentiment général est plutôt favorable à l’adhésion, tout en l’envisageant à très longue échéance.
BILLION Didier
Depuis plusieurs décennies les relations entre la France et la Turquie ont été ponctuées par des moments d’étroite collaboration succédant étrangement à des périodes de tensions et de méfiance réciproque. S’appuyant à la fois sur une mise en perspective chronologique, sur une analyse des racines du contentieux franco-turc (aspect culturel, dossier arménien, questions politique et économique) l’article se propose de faire le point sur l’état des relations entre les deux pays en 1988.
CATSIAPIS Jean
Mis à part le problème de Chypre, les relations gréco-turques se sont globalement améliorées et les obstacles mis par Athènes sur le chemin de l’adhésion turque, essentiellement d’ordre politique et territorial, sont peu contraignants.
III - La Turquie contemporaine : politique communautaire et faiseurs d’opinion
JEVAKHOFF Alexandre
Après avoir rappelé les principes du kémalisme (six flèches), l’article retrace à partir de 1945, l’évolution donnée à ces principes par les responsables politiques turcs, y compris ceux se proclamant héritiers d’Atatürk. Il évoque en particulier le rôle de Turgut Özal dans le réexamen du kémalisme.
AKAGÜL Deniz
En déposant sa candidature à la CE, la Turquie s’est engagée à adopter les règles de fonctionnement d’une économie libérale. À travers l’histoire économique fortement marquée par la présence importante de l’État, l’article s’interroge sur la capacité d’adaptation de la Turquie à ces règles. Après le libéralisme des années vingt, qui s’achève avec la crise de 1929, les élites républicaines influencées par l’expérience ottomane et convaincues que la puissance politique passe par la puissance économique, engage la Turquie dans la voie d’un développement volontariste où le secteur public joue le rôle moteur de façon complémentaire au secteur privé qui est fortement appuyé par l’État. La période d’après guerre qui sera marquée par le retour au discours libéral ne signifiera pas pour autant le désengagement de l’État, bien au contraire. Cette orientation sera renforcée à partir des années soixante, dans le cadre de l’économie mixte et de la planification, et sera accompagnée par l'émergence de l’État social en corollaire à l’autonomisation progressive d’une société civile. Les phases d’expansion stimulées par les dynamiques internes alterneront avec les phases de stabilisation imposées par la contrainte extérieure, jusqu’à ce que la stratégie d’import-substitution entre en crise à la fin des années soixante-dix. Le retour au libéralisme au début des années quatre-vingt, demeure cependant ambigu dans la mesure où la stratégie de promotion des exportations a été menée avec le recours massif aux fonds publics et surtout parce que l’expansion rapide du déficit public témoigne du fait que l’État reste le principal acteur qui déstabilise les équilibres macroéconomiques.
AYBERK Ural
Les positions des syndicats d’employeurs et de travailleurs, des organisations professionnelles et des associations ne sont pas convergentes et reflètent la méfiance ou l’espoir face aux retombées sur le pays de son entrée dans la CEE.
Chronique bibliographique
CARRÉ Olivier, "Said Amir Arjomand, Authority and political
culture in Shi’ism, Albany (New York), State University of New York
Press, 1988, 393 p."
Voici un
livre collectif utile. S .A. Arjomand a réussi à unifier remarquablement
la période d’avant l’Occultation jusqu’à l’étonnante
période khomeiniste. Ce livre a le mérite de bien montrer le caractère
non chiite traditionnel du khomeinisme. Signalons une très opportune
deuxième partie qui fournit la présentation et la traduction de
textes topiques sur le pouvoir politique en pensée chiite imâmite.
LEQUESNE
Christian, "Heinz Kramer, Westeuropa und die Türkei : Auf dem
Weg zum 13, Mitglieb der EG ?, Ebenhausen, Stiftung Wissenschaft und Politik,
1988, 491 p."
Heinz Kramer
tente de cerner les perspectives d’adhésion turque à la
CE. Après le rappel des liens de la Turquie et de la CE, il énumère
les raisons militant selon lui en faveur de l’adhésion avant de
relever les obstacles importants subsistant sur cette route : question chypriote,
droits de l’homme etc, pour conclure que si l’adhésion est
souhaitable, elle n’est pour autant pas pour demain.
KAMRANE
Ramine, "Daryush Shayegan, Le regard mutilé, Paris, Albin
Michel, 1989, 248 p."
Le propos
central de l’œuvre de Daryush Shayegan est la confrontation des civilisations
« occidentales » et « extra-occidentales » (notamment
asiatiques). L’Asie face à l’Occident (1977) constitue le
premier jalon de la réflexion que l’auteur a poursuivie à
travers Qu’est-ce qu’une révolution religieuse ?
(1982) et Le regard mutilé (1989). Réflexion au cours
de laquelle il a osé remettre systématiquement en question ses
propos. Ainsi, avec Le regard mutilé, son œuvre a atteint une globalisation
presque complète.
KAMRANE
Ramine, "Firouzeh Nahavandi, Aux sources de la révolution iranienne,
Paris, l’Harmattan, 1988, 278 p."
Ce livre
est l’une des rares études qui proposent une explication des évènements
qui ont débouché sur l’instauration de la République
Islamique en Iran. L’auteur déclare ouvertement cette ambition
: « Nous avons essayé d’amorcer l’interprétation
d’un phénomène historique et de proposer un récit
compréhensible des faits et des procès ». La méthode
suivie par l’auteur est de prendre le plus de distance possible avec l’aspect
évènementiel de la révolution afin de l’aborder par
le biais de facteurs structurels ou généraux.