Inauguré à la rentrée universitaire 2008, le séminaire sur les constructions et reconstructions de l’Etat en situation de post-violence se donnait pour objectif de réfléchir aux formulations, aux luttes de qualification et aux délimitations de la notion de « post-conflit », ainsi qu’aux dispositifs à travers lesquels les situations de « post-conflit » gérées par des acteurs internationaux, régionaux et locaux en plaçant au cœur de la réflexion la question du politique et de l’Etat. La démarche se voulait tout à la fois théorique (permettre une meilleure appréhension des enjeux relatifs à la conceptualisation et à la gestion des processus mettant en jeu des redéfinitions de l’ordre et de la légitimité politique), méthodologique (s’interroger sur les instruments au service du chercheur, sur la construction du rapport à son objet ainsi que sur les conditions de validation des connaissances produites) et empirique (avec une attention centrale accordée ici aux recherches de terrain et à la comparaison entre des configurations singulières, trop souvent appréhendées dans une perspective area studies).
Le séminaire, qui se déroule au CERI, dans le cadre d’un groupe de travail semi-ouvert (membres de l’axe, chercheurs et doctorants intéressés par les enjeux de post-conflit) se donne pour finalité de réfléchir aux recompositions des territoires et des modes d’exercice du pouvoir intervenant à la faveur des conflits armés comme de leur achèvement, ainsi que sous l’effet des politiques internationales de reconstruction. Les interventions doivent permettre en particulier d’affiner notre saisie de la notion d’Etat, fréquemment sollicitée dans les travaux sur les « Etats faibles », les « Etats faillis » - pour être aussitôt évacuée au profit d’une seule focalisation sur les défaillances des institutions publiques qui s’accompagne presque systématiquement d’une évacuation du politique. Dès lors, comment mieux cerner les lieux du politique, et notamment le jeu des échelles territoriales, les pratiques du pouvoir, ainsi que les renégociations des loyautés et les redéfinitions des stratégies de légitimation ?
A un second niveau, il s’agit d’explorer les interactions entre acteurs dits « locaux » et logiques dites « internationales » dans les transformations politiques, économiques et sociales post-conflit. Très souvent, les études sur les sorties de violence, parce qu’elles prennent pour site d’observation les politiques déployées par des acteurs internationaux (depuis les capitales le plus souvent) et s’appuient sur des sources qui sont principalement collectées auprès de ces mêmes acteurs, tendent à surdéterminer les mutations internes, notamment identitaires, par l’international et s’interdisent de comprendre la variété des dynamiques, microsociales comme macro sociales impulsées, dans les temps feuilletés de la construction de la paix. Chercher à apprécier, plus finement, les imbrications, les croisements et, parfois, les non rencontres, entre ce qui relève des politiques internationales et ce qui participe d’autres logiques, locales ou régionales, fera partie des objectifs du séminaire. Corrélativement, une attention particulière sera portée aux temporalités complexes des « post-conflits » et à la porosité des délimitations entre « guerre et paix ».
Notons, par ailleurs, que ce séminaire se veut un lieu de discussion ouvert, qui fournisse l’opportunité à des chercheurs et des doctorants provenant d’horizons variés et de branches des sciences sociales distinctes (science politique, sociologie, anthropologie, histoire, etc.) de croiser leurs regards, de forger des problématiques éventuellement communes, afin de faire émerger une communauté scientifique - internationale - désireuse de poursuivre des recherches transversales. En d’autres termes, le séminaire vise aussi à la constitution, d’une part, d’un groupe de travail fondé sur des interactions régulières, et, d’autre part, de partenariats entre institutions universitaires et de recherche, y compris transnationaux. L’un des points forts de la démarche réside dans cette sensibilité au caractère heuristique d’une mise en débat des concepts relatifs à la compréhension du politique dans le post-conflit proposés dans les milieux universitaires américains, canadiens et européens. Trop souvent, les catégories interprétatives mobilisées dans des espaces anglophones et des espaces francophones restent faiblement interconnectés, alors que leur croisement (y compris dans le cadre de démarches critiques) devrait permettre d’affiner notre saisie des sorties de violence et de leurs modes d’appréhension.
Vincent Foucher, chargé de recherche CNRS au Centre d’Etudes de l’Afrique Noire (CEAN) de Bordeaux
Le rôle de la société civile dans la gestion du post-conflit : l’exemple de la Casamance
Discutante : Sandrine Lefranc, Chargée de recherche au CNRS, Institut des Sciences sociales du Politique (Nanterre)
Jean-Hervé Jézéquel, Enseignant-chercheur au Centre d'Etudes des Mondes Modernes et contemporains (Bordeaux III) et Directeur d'études au CRASH/Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires (MSF France)
Le Liberia post-Taylor: enjeux et gestion(s) d'une sortie de conflit
Discutant : Michel Galy, Chercheur au Centre d'Etudes sur les Conflits
Séverine Autesserre, Barnard College, New York
Penser les conflits locaux: l’échec de l’intervention internationale au Congo
Tim Raeymaekers, Université de Gand, Belgique
L’action ‘capillaire’ : le pouvoir de la frontière en République démocratique du Congo
Discutants : Roland Marchal, chercheur au CERI (SciencesPo, CNRS) et Thierry Vircoulon (IFRI), ancien expert de la commission européenne pour les programmes de post-conflit en RDC.
Ces deux interventions ont profondément enrichi la réflexion collective sur les notions d’étaticité, d’une part, sur celles de politiques internationales du post-conflit, d’autre part. Au terme d’une réflexion très fine sur la notion de frontière, Tim Raeymaekers a interrogé les conditions de conceptualisation de la notion d’Etat. Loin de supposer des dynamiques univoques de production de l’Etat (qui reposeraient, par exemple, sur un processus de centralisation), sa recherche souligne l’existence de trajectoires plurielles et complexes pouvant reposer non sur un renforcement du centre, mais sur une démultiplication des espaces et des circulations périphériques. Sa présentation s’est focalisée sur les nouvelles socialités émergeantes dans la zone frontalière entre le RD Congo et l’Uganda, particulièrement en réponse aux formes de gouvernement violentes et prédatrices. L’auteur observe que ces espaces politiques contemporaines sont fortement enracinées dans des trajectoires d’accumulation économiques et régulations politiques historiques, qui fondamentalement mettent en question des modèles centralistes de construction de l’état et des institutions. Selon l’auteur, l’analyse de ces systèmes politiques et économiques décentralisées et transfrontalières reste essentielle pour notre compréhension de la formation de l’état en RD Congo hier et aujourd’hui.
Tim Raeymaekers, “Reshaping Congolese statehood in the midst of crisis and transition”, in Ulf Engel and Paul Nugent (ed.), Respacing Africa, Brill, 2010, 139-168.
Séverine Autesserre s’est interrogée sur l’échec des faiseurs de paix internationaux à gérer l’échec des processus de paix dans leur dimension locale. Elle est revenue de manière critique sur la littérature existante qui aborde ce thème sous l’angle des contraintes et des intérêts personnels. S’appuyant sur les schémas discursifs des acteurs internationaux en RDC, elle a défendu l’hypothèse d’une négligence des interventions multilatérales vis-à-vis des conflits locaux, considérés comme non pertinents sur les agendas internationaux. Elle a insisté sur le fait que les acteurs internationaux qualifiaient le Congo de situation « post-conflictuelle », que la violence était considérée comme une donnée culturelle au Congo et donc acceptable en temps de paix et enfin que la conceptualisation de l’intervention s’est faite à partir du cadre exclusivement national et régional. Dans ce cadre, les élections sont apparues, à tort, comme une alternative à la résolution des conflits locaux et un outil approprié pour la pacification et la reconstruction du Congo. La présentation de Séverine Autesserre a suggéré la nécessité de développer une compréhension plus nuancée, dotée d’une sensibilité à l’espace, au temps et aux relations sociales de pouvoir, des interactions entre intervenants extérieurs et acteurs locaux dans la reconstruction post-conflit. Ses travaux constituent une critique très étayée des modes d’intervention internationaux et des raisons de leurs échecs. La non-prise en compte de l’échelle locale, l’incapacité à développer des réponses post-conflit ‘bottom up’ se situe, pour Séverine Autesserre, au fondement de gestions internationales aussi onéreuses qu’inadaptées des situations de conflictualité et de post-conflit.
Séverine Autesserre, “Hobbes and the Congo: Frames, Local Violence, and International Intervention", International Organization 63, Spring 2009, pp. 249–80
Mehdi Belaid, doctorant à l’Université de Paris I- Panthéon Sorbonne.
Des armes aux urnes, la reconversion des mouvements de guérilla en partis politiques : le cas du Mouvement de Libération du Congo en République démocratique du Congo.
Discutant : Laurent Gayer, CNRS CURAPP
Les deux séances suivantes du séminaire, organisées les 25 mars et 14 mai 2009 respectivement, se sont concentrées sur un seul et même espace géographique - celui du Congo, un Etat qui a été et continue à être confronté à une pluralité de conflictualités internes et régionales. En consacrant trois interventions à un cas d’étude unique, il s’agissait de faire converser des approches et des disciplines (anthropologie, sociologie, études politiques comparées, etc.) distinctes, afin de fournir aux participants au séminaire - singulièrement aux étudiants - la possibilité d’apprécier les différences mais aussi les croisements possibles entre leurs interrogations. Mehdi Belaïd a présenté ses travaux sur l’entrée en politique des anciens combattants du Mouvement de libération du Congo et abordé la question de la conversion formelle et statutaire – parfois réversible - de ces mouvements insurrectionnels en partis politiques légaux. S’appuyant sur le cas du Mouvement de Libération du Congo (MLC) en RDC, il a posé la question de la reconversion des ressources symboliques, matérielles et politiques acquises dans le champ de la lutte armée dans un environnement post-conflictuel qui a fait passé le mouvement du maquis à la cité et d’un cadre régional à un cadre national. Son intervention abordait la mutation d’un mouvement armé en parti politique sous l’angle organisationnel et sous l’angle individuel de la reconversion de ses membres à travers la redéfinition des objectifs du mouvement, de sa stratégie communicationnelle et des relations de pouvoir en son sein, la question du « processus de socialisation » du MLC au sein d’un nouvel environnement et la question de la redéfinition des modes d’action du mouvement. Il a insisté sur la nécessité d’interroger les frontières entre « guerre » et « paix », les interactions entre des registres d’action et de légitimation qui ne sont pas nécessairement mutuellement exclusifs.
Mehdi Belaïd, Le Mouvement de Libération du Congo en RDC : De la guérilla au parti politique, L’Harmattan, 2008.
Arnaud Danjean, ancien conseiller Balkans des ministres des Affaires étrangères, Michel Barnier et Philippe Douste-Blazy (2005-2007), ancien conseiller spécial de Javier Solana pour le Kosovo (2004) et ancien membre de la Mission permanente de la France aux Nations unies à Genève (2002-2004).
Discutante : Nathalie Duclos, ISP Nanterre
Arnaud Danjean est intervenu sur les trajectoires de reconversion politique d’anciens combattants dans les Balkans. Cette troisième séance avait pour finalité d’ouvrir une discussion entre les approches du post-conflit développées par des chercheurs en sciences sociales et les grilles de lectures utilisées par ceux qu’il est convenu d’appeler des « praticiens ». Le champ des études sur les conflits et, plus encore, les situations de post-conflit, se caractérise en effet par des interactions, voire des porosités, entre univers de la recherche, de l’expertise et de la décision. Les incidences de cette configuration particulière sur le type de connaissances produites fait cependant trop rarement l’objet d’une réflexion approfondie. Cette séance a fourni l’opportunité de réfléchir aux catégories employées par des responsables décisionnels pour penser les enjeux de conflictualité, les conditions de négociation avec d’anciens hommes en armes, ainsi que les modes d’accompagnement de leur reconversion vers le politique.
Martin Doornbos, Professeur émérite de l’Institute of Social Studies, La Haye et professeur invité de la Mbarara University of Science and Technology (Ouganda)
Researching dynamics of statehood in "post-conflict" contexts. The case of Somalia.
Cette seconde séance a permis de revenir plus avant, tout à la fois sur les questions d’étaticité et sur les enjeux méthodologiques de définition des rapports entre le chercheur et son terrain. Martin Doornbos a récemment publié Global Forces and State Restructuring: Dynamics of State Formation and Collapse, Palgrave, 2006et« State Collapse, Civil Conflict and External Intervention », in Peter Burnell and Vicky Randall, eds., Politics in the Developing World, Oxford: Oxford University Press (second edition), 2008. La sémantique des « Etats faibles » s’est imposée dans le discours des analystes (chercheurs, think tankers) comme dans celui des « praticiens » (responsables d’organisations internationales, d’agences étatiques, d’ONG) comme un instrument à la fois de description et d’explication des origines des conflits armés et de définition des conditions de réussite des programmes post-conflits. Martin Doornbos est revenu, à partir des cas somalien et ougandais, sur l’analyse de catégories d’intelligibilité, des discours et des dispositifs relatifs à la « restauration/reconstruction » de l’Etat et au type d’agencements institutionnels et normatifs censés permettre de consolider des acteurs étatiques vus comme « défaillants », « fragiles », « faibles » (failed states, collapsed states, weak states, etc.).
Marie-Joëlle Zahar,Université de Montréal, Canada
La "paix libérale" à l'épreuve du Liban: (Il)logiques de l'intervention occidentale 2004-2008