| N° 10 | La communauté européenne et la Turquie devant la question de l'adhésion : approche culturelle d'une relation politique (II) |
S
O M M A I R E
N° 10 juillet - décembre
1990
ABEL Olivier
Dans un temps de dégel des blocs géopolitiques et de levée des mémoires, la laïcité est ébranlée car elle ne parvient plus à répondre simultanément à la demande d’identité et à la demande d’urbanité dont elle était l’équation. En Europe comme en Turquie elle doit être redéfinie. Cela suppose, du point de vue politique, d’accepter que la laïcité est difficile dans des pays mono-religieux et peut-être mono-culturels. Cela suppose du point de vue religieux une «subjectivisation» pluraliste, et qui refuse d’être réduite à un élément identitaire.
ÇAKIR Rusen
Depuis 1986, on peut dire que la Communauté Européenne est devenue le sujet prédominant en Turquie. Elle est principalement discutée dans les mileux islamiques. Pendant que les discussions des autres milieux se focalisent sur ce qu’il faudrait faire pour faciliter et accélérer l’adhésion du pays à la Communauté, les islamistes restent les seuls à mettre en question cette adhésion. Pourtant, ils ne sont pas tous exlusivement contre la C.E. et ceux qui le sont n’utilisent pas tous les mêmes arguments.
AKAGÜL Deniz
L’avis de la Commission (décembre 1989) sur la demande d’adhésion turque déposée en avril 1987 traduit le changement d’attitude de la CE qui est profondément influencé par les bouleversements intervenus avec la fin de la guerre froide. La lecture de l’avis est à cet égard instructive et les contradictions observées dans le volet économique révèlent le changement d’esprit intervenu en corollaire à la fin de la guerre froide. La Commission, qui évoque l’importance de la charge financière liée au sous-développement de l’économie turque pour justifier l’ajournement de la demande turque, n’hésite pas pour autant à proposer dans le cadre d’une coopération avancée la réalisation de l’union douanière dont les vertus pour une économie sous-développée sont discutables. Le schéma de fonctionnement envisagé pour une coopération avancée témoigne du degré de solidarité économique qui est le reflet de la solidarité politique, dont l’explication renvoie à d’autres facteurs d’ordres politique, culturel qui se sont renforcés avec les changements du contexte international. Dans cette perspective, les rapports d’association paraissent pour la Communauté comme une formule médiane idéale. Sans doute parce que la défaillance de la Turquie dont les structures politiques et économiques n’atteignent pas les normes communautaires mais qui reste un allié important dans le Moyen-Orient pourrait coûter cher à la Communauté, autant que sa présence à part entière peut devenir encombrante. Dans ce sens, l’avis du 18 décembre 1989 annonce le caractère durable du non “ provisoire ” de la CE.
ORAN Baskin
L’occidentalisation kémaliste est la deuxième (la première étant l’indépendance, et la troisième, création d’une identité nationale) et la plus importante des trois phases/fonctions du nationalisme d’Atatürk qui nous fournit le prototype accompli des nationalismes du Tiers-Monde avec au moins trente ans d’avance. Elle se compose de trois étapes : l’occidentalisation dans le domaine socio-politique (la destruction de l’ancienne structure de l’Etat et l’édification de l’état-nation; et la création de la Nation en se servant du républicanisme et du laïcisme); dans le domaine socio-économique (édification du capitalisme national en se servant de l’étatisme et du populisme); et dans le domaine socio-culturel (réformes occidentalistes). Par contre, la ‘synthèse turco-islamique’ du coup d’Etat fascisant du 12 septembre 1980 (aujourd’hui dépassée), a réuni les défauts de l’occidentalisation kémaliste (méthode anti-pluraliste) et en a exclu les mérites (la démocratie occidentale et la société laïque comme idéaux).
BENUSIGLIO Yvette
Il s’agit de la grave crise qui a sévi entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1991. Au cœur de cette crise, la revendication, en un premier temps, puis l’occupation par la force du Haut Karabakh par les Arméniens, territoire situé en Azerbaïdjan mais peuplé aussi bien d’Arméniens que d’Azéris. L’occupation du Haut-Karabakh par les troupes arméniennes d’Arménie, la descente des troupes russes sur Bakou, l’exode des populations azéries du Haut-Karabakh, l’appel pressant de celles-ci vers la Turquie considérée comme le sauveur possible ont posé de graves problèmes à la diplomatie turque qui souhaitait, aujourd’hui comme dans le passé, garder des rapports de bon voisinage avec la Russie. L’article relate minutieusement les réactions des milieux politiques, de la presse et aussi de l’opinion publique turque au cours de ces trois années de crise.
AHANO Marcel
Certaines expériences de l’extériorité des corps sont devenues fondamentalement étrangères à l’Occident. Celui-ci prône désormais une norme individuelle affranchie en grande partie de la convention communautaire et il est difficile à l’occidental de concevoir l’espace du politique comme celui de l’extatique. Pour expliquer une telle distance, il faut certes, prendre en compte les différences de culture. Mais il convient aussi de rappeler la transformation des réprésentations des corps sur un rythme sans pareil en regard du monde musulman. Le corps reste attaché dans les pays islamiques à une communauté soucieuse de se préserver face aux mutations radicales qu’entraîne l’occidentalisation. Il est paradoxalement soumis à une discipline lors des grandes manifestations où le religieux se confond, de façon indiscernable, avec le politique. Le cadre de la participation des femmes n’en reste pas moins strictement défini par les autorités de la République islamique. L’émotivité, jugée par essence féminine demeure, en l’occurrence, un élément-clé de l’ordre et de l’exclusion. En réaffirmant régulièrement l’inaptitude d’une femme à exercer les plus hautes fonctions, les responsables du régime entendent bien ainsi fixer les limites des états émotionnels du religieux dans le champ du politique.
Cet article entend montrer les difficultés de l’islamisation « par le haut » dont le hejâb a été l’expression symbolique, difficultés provoquées autant par les ambiguïtés de la politique étatique que par les résistances populaires. Il étudie aussi les modulations de la définition du hejâb et de ses significations en croisant le débat proprement religieux qu’il a suscité avec les différenciations sociales parmi les femmes.
ATAY Oguz
Nouvelle d’Oguz Atay, écrivain turc prématurément disparu, qui mérite d’être mieux connu en dehors de la Turquie.
Chronique bibliographique
LACARRIÈRE Jacques, "Michel Grodent, Le bandit, le prophète
et le mécréant. La poésie et la chanson dans l’histoire
de la Grèce moderne, Paris, Hatier, 1990, 315 p. "
Quels rapports
précis y-a-t-il entre la chanson populaire et l’histoire et quels
furent-ils dans la Grèce moderne pendant et après la Guerre d’Indépendance?
Michel Grodent répond à ces questions dans son dernier ouvrage.
YERASIMOS
Stéphane, "Dimitri Kitsikis, Istoria tis Othomanikis Avtokratorias
1280-1924, Athènes, Estia, 1988, 243 p."
L’ouvrage
de Dimitri Kitsikis, dont les positions pro-turques exaspèrent régulièrement
les Grecs, tout en suscitant l’incrédulité des Turcs, a
pour unique objectif de prouver que l’Empire Ottoman ne fut que la poursuite
de l’Empire Byzantin par d’autres moyens. Il mobilise pour cela
une grande connaissance des faits, mais d’une façon extrêmement
sélective, puisque l’objectif est directement idéologique.
CHICLET
Christophe, "Agi Stinas, Mémoires, Un révolutionaire
dans la Grèce du XXe siècle, Paris, La Brèche, 1990,
370 p."
Mort dans
le plus total dénuement à 87 ans, Agi Sintas fut un des militants
les plus originaux du mouvement ouvrier grec. Ses réflexions et ses souvenirs
sont enfin accessibles au public français et permettent enfin d’éclairer
l’incroyable histoire de l’ultra-gauche en Grèce.
CHICLET
Christophe, "André Kédros, L’homme à l’oeillet.
L’itinéraire d’un jeune intellectuel grec dans la France
des années 50, Paris, Robert Laffont, 1990, 346 p."
Romancier
et historien grec de langue française, André Kédros vient
de publier l’autobiographie d’une partie de sa vie : les années
1945-1956. Son itinéraire résume parfaitement la tragédie
de cette génération de Grecs ayant tout donné pour la Résistance
et broyée par la guerre civile. Son exil français a sauvé
Kédros et lui a permis de conserver son romantisme naïf.
LORY
Bernard, "Robert J. McIntyre, Bulgaria. Politics, Economics and Society,
Londres, New York, Pinter, 1988, 201 p."
La Bulgarie
est un pays peu étudié car considéré généralement
comme une « copie conforme » de l’Union soviétique
et, partant, de faible intérêt. Le petit ouvrage de R.J. McIntyre
vient combler une lacune ; sa parution semble survenir en un moment défavorable,
quand, après de longues décennies de stabilité, les «
pays de l’Est » connaissent un rapide changement. Il serait toutefois
erroné de le croire désormais périmé.
CARRE
Olivier, "Thierry Hentsch, L’Orient imaginaire : la vision politique
occidentale de l’Est méditerranéen, Paris, Les Editions
de Minuit, 1988, 290 p."
L’auteur
aborde un thème devenu à la mode. La thèse du livre semble
être que la pensée politique européenne a été
élaborée par réaction à l’Orient musulman.
Une démonstration précise et érudite serait nécessaire,
car la thèse inverse a été solidement démontrée.
ADELKHAH
Fariba, "Shahla Haeri, Law of desire. Temporary Marriage in Iran,
Londres, I.B. Tauris & Co Ltd, 1989, 256 p."
L’étude
de Shahla Haeri ne fournit pas une critique du mariage temporaire. En effectuant
sa déconstruction, elle permet d’entrevoir la diversité
des pratiques sociales qu’il recouvre et qui expliquent pour une part
sa pérennité et invite à poursuivre l’analyse sur
la sexualité et la géographie sociale féminine, loin des
stéréotypes des uns et des autres.
VANER
Semih, "Bernard Lewis, Istanbul et la civilisation ottomane,
Paris, Jean-Claude Lattès, 1990, 197 p. / Robert Mantran, La vie
quotidienne à Istanbul au siècle de Soliman le magnifique, Paris,
Hachette, 1990, 332 p."
Le livre
concis et très personnel de Bernard Lewis brosse à grands traits
la civilisation ottomane de son origine à son déclin. Le politiste
sera particulièrement attentif aux développements portant sur
les théories politiques en vogue dans l’Empire ottoman. Le livre
de Robert Mantran est davantage centré sur la ville. Paru pour la première
fois, en 1965, il reste un ouvrage de référence et de réflexion.
Avec ces deux livres et l’étude récente de Zeynep Çelik,
« The remaking of Istanbul. Portrait of an Ottoman City in the Nineteenth
Century », nous avons maintenant une connaissance de la ville des XVIe,
XVIIe et XIXe siècles.
BOZARSLAN
Hamit, "Ismet Özel, Cuma Mektuplari, Cuma Mektuplari II,
Istanbul, Cidam Yayinlari, 1989, 141 p."
Ismet Özel,
un ancien poète marxiste, auteur du légendaire recueil de poèmes
Evet Isyan ! (Oui ! La Révolte) figure aujourd’hui parmi
les intellectuels islamistes les plus productifs et les plus lus. Ses essais
sont réunis en une dizaine de volumes. Les déchirures sociales
et politiques de la Turquie, source de mélancolie, voire d’une
colère perpétuelle, d’Özel déterminent aussi
le cours de ces textes.
BILICI
Faruk, "Turquie, la Croisée des chemins, REMM, n°50,
novembre 1988, Aix en Provence, Edisud, 197 p."
Sous la
direction de Daniel Panzac, cette livraison consacrée entièrement
à la Turquie contemporaine contribue, grâce aux dix études
de synthèse traitant de thèmes « pointus » et appuyées
sur une documentation riche, à une meilleure compréhension des
mutations qu’a connues ce pays depuis la Révolution jeune-turque
et à mieux cerner les enjeux nationaux et internationaux avant le bouleversement
des démocraties populaires de l’Europe de l’Est. CPC.
VANER
Semih, "Inci Aral, Scènes de massacres (femmes anatoliennes),
Paris, L’Harmattan, 1989, 135 p."
Ce recueil
de nouvelles est le récit circonstancié des évènements
tragiques de Kahramanmaras mais n’est pas qu’un simple témoignage,
c’est aussi une narration autour des thèmes comme la haine et l’amour,
la vie et la mort. Inci Aral fait partie de la nouvelle génération
de femmes écrivains qui ont apporté à la littérature
turque un nouveau souffle.
Chronique scientifique
PICARD
Elizabeth, "Les relations entre la Turquie et l’Orient arabe"
Les relations
entre la Turquie et l’Orient arabe avaient constitué un thème
d’actualité dans les années 1970 et jusqu’au milieu
des années 1980 : c’est d’ailleurs dans cette période
qu’avait été inventée la formule de « retour
de l’Empire Ottoman » pour qualifier la reprise du dialogue turco-arabe
après des décennies durant lesquelles les deux partenaires se
tournaient le dos. Au terme des journées d’études des 15
et 16 mars 1990 tenues au CERI, il est apparu clairement que ce thème
a subi une certaine usure en même temps qu’il a perdu son évidence;
qu’il faut l’aborder sous de nouveaux angles pour examiner la perspective
des années 1990. Trois domaines de la dynamique actuelle des relations
entre la Turquie et l’Orient arabe ont été dégagés,
domaines qui présentent un caractère de nouveauté et où
se jouera leur futur : les relations économiques, la culture et la sécurité.
Chronique artistique
ADELKHAH
Fariba, "Le théâtre de Siyâvosh"
La tragédie
de Siyâvosh est un des épisodes fameux du livre des Rois de Ferdosi.
La reprise au théâtre de ce grand et beau texte par le metteur
en scène Sadegh Hatefi entend non seulement affirmer la pérennité
de cette culture persane classique dans l’Iran contemporain mais aussi
sa capacité à traduire dans l’univers mythique de Ferdosi
la vie, les douleurs, les combats et les injustices de la période actuelle.