| N° 11 | Espace
musical, espace historique, espace politique Dirigé par Jean-François Bayart, Fariba Adelkhah, Semih Vaner |
S
O M M A I R E
N° 11 janvier - juin
1991
Suite d'articles consacrés au rôle d'expérience existentielle ou sociale que joue la musique dans les pays méditerranéens, particulièrement chez les minorités ethniques ou politiques.
Ce numéro s’efforce de substituer à la problématique éculée de l’ethnomusicologie une analyse de mouvements musicaux comme producteurs de modernité politique. Il insiste par conséquent sur les dynamiques mêmes de la musique en tant que processus d’innovation, et donc d’hybridation culturelle, plutôt que de la considérer comme un ensemble de corpus figés dans le temps et clos sur eux-mêmes, tantôt voués à la préservation, tantôt condamnés à la dégénérescence. Il essaye donc de mettre l’accent sur des pratiques musicales qui, par définition, sont « en situation » en espérant aider à saisir dans sa complexité et sa richesse le champ musical de l’Asie mineure comme champ historique, et ce dernier comme champ politique.
BEHAR Cem
Ziya Gökalp (1875-1924) n’était ni musicien, ni musicologue ; ce n’était même pas un mélomane tant soit peu averti. Il n’empêche que les écrits sur la musique de cet homme de doctrine et idéologue positiviste et populiste de la République kémaliste ont joué un vrai rôle de programme de politique culturelle et musicale. L’opprobre dont fut couverte la musique classique turque / ottomane, les interdictions successives apportées à son enseignement dans les écoles, son exclusion, à plusieurs reprises, des programmes de la radio dans les années 1920 et 30, n’ont été que la mise en œuvre d’une politique culturelle et musicale dont les principes se trouvent dans l’œuvre de Gökalp.
BAYART Jean-François, ADELKHAH Fariba. Entretien avec Jean During
Cet entretien avec Jean During, musicologue, chercheur au CNRS, permet d’effectuer un état des lieux complet de la musique iranienne actuelle.
Cet article évoque la grande diversité des expressions musicales afin de mieux saisir les tensions qui se sont créées entre l’expression officielle et celle de la rue. Il s’interroge aussi sur l’ambiguïté fondamentale du statut de la musique dont l’une des manifestations les plus évidentes est la contradiction entre la pratique musicale et le discours qui est censé en rendre compte, une contradiction qu’on retrouve tant du côté du régime que de celui de l’auditeur. Pour les autorités, notamment, les divergences idéologiques et les luttes factionnelles incitent les uns à la recherche d’une pureté absolue, par exemple au refus de toucher un poste de radio, et les autres, au contraire, à la valorisation et à l’organisation de grands concerts de musique sonnati (traditionnelle) et mahalli (régionale). Mais cela suffira-t-il à modifier le rapport à la musique, à faire évoluer son statut, ou encore à engendrer un « éthos » musical ?
LEBOUKAS Vassilis
Il existe peu de manifestations culturelles qui ont marqué la vie sociale d’une nation au point que celle-ci en fasse ses symboles populaires. Plus rares encore sont peut-être les cas de manifestations musicales qui, au-delà de leur forme artistique, peuvent prétendre être à la fois sources de pratiques culturelles et symboles de pratiques populaires. Le rebetiko fait partie des ces manifestations à part entière.
DORN Pamela J.
The field research yielded a more complex appraisal of the state of the Sephardic musical art. Differential continuity and change was documented between generations of singers, and between component repertoires (e.g., secular and sacred, kantigas v. pizmonim) within the larger body of tradition. In the ethnographic present of the field study (1982/83), both Middle Eastern and European musical systems were found to co-exist. The native model, alaturka / alafranka, as a symbolic classification for Eastern versus Western cultural orientations, was adopted from the community by the researcher to serve as an explanatory model for understanding the relationship of musical to social change. As the research progressed, it became clear that the categories alaturka / alafranka involved more than musical sound. To the anthropologist, they seemed to be cornerstones of the cultural ideology that characterizes Turkish Sephardic Jewish culture.
COPEAUX Etienne
Etude de la biographie d’un ozan, troubadour traditionnel turc de la région de Sivas, émigré en France et ouvrier dans la région de Metz, tentant de pratiquer son art malgré les difficultés matérielles. Ce cas illustre la difficulté d’être musicien, car la musique est le lieu d’expression privilégié des différents courants politiques, et le meeting politique est, en Europe, un lieu de détournement de la musique par la politique. Tiraillé entre son art et ses engagements, Oran Z. tente de résister à l’embrigadement et à une certaine forme d’exploitation, tout en revendiquant fortement son identité alévi et les difficultés qu’engendre cette appartenance.
ANASSORY Jaber
L’Afghanistan, contrée d’une grande diversité ethnique et lieu de croisement de cultures et de rites différents, est un pays très particulier au niveau de l’étude des musiques tribales. Cet article donne quelques exemples concernant la fonction des instruments de musique parmi les différents groupes ethniques afghans qui permettent de mieux saisir l’impact de la musique dans les rituels ou dans certaines cérémonies qui répètent les mythes fondateurs.
BOZARSLAN Hamit
L’événement de Menemen (23 décembre 1930), qui n’a duré qu’à peine 24 heures, marque une date capitale dans l’histoire de la République turque. Après une brève évocation des mouvements messianiques islamiques, l’auteur se penche sur le contexte très particulier de cet événement.
GROC Gérard
Baillonnée comme les autres institutions par le coup d’Etat de 1980, la presse turque devint dans les années 1980, malgré la constitution de grands groupes de presse et une concentration rapide, un vecteur important de démocratisation, par son ouverture faite sur une information sociale et culturelle, plus riche qu’une information exclusivement politique forcément encadrée.
DUCLOS Louis Jean
La Jordanie, dans le Proche-Orient arabe, entretient avec la Turquie une relation positive spéciale. Ce morceau d’Europe ancré dans le voisinage régional, modérément islamiste de surcroît, exerce de l’attrait sur une bourgeoisie jordanienne semi-modernisée. De plus, l’agissante minorité tcherkesse-tchétchène de Jordanie maintient des liens personnels et commerciaux actifs avec l’ancienne patrie ottomane à laquelle se rattache également la tradition dynastique hachémite. Politiquement enfin le trône jordanien a trouvé naguère dans l’amitié turque une certaine parade contre un nationalisme arabe menaçant et aujourd’hui le complément de l’orientation (israélo-)américaine de sa diplomatie.
PAKSOY H.B.
« Let us learn our inheritance : get to know yourself » is a treatise serialized in two consecutive issues of Yash Leninchi (Young Leninist), during August 1988. Not every publication printed in the USSR was allowed to leave the boundaries of the Soviet Union. Similarly, foreign subscriptions for many a Central Asian journal and newspaper are prohibited by central government decree. Yash Leninchi falls into that category. Therefore, and in view of the language of publication, it seems certain that this essay was intended solely for domestic consumption. It is worded very carefully, in a spirit of reforming the existing system, to expand to the Uzbeks and other Central Asians those freedoms enjoyed by other nationalities of the USSR. The editors of Yash Leninchi provide information about the author of "Get to know Yourself": "Uzbekistan Lenin Komsomol, and KK [Karakalpak] ASSR Berdak State Prize Laureate, poet Muhammad Ali is well known to the readership. He is one of our poets who has contributed to our literature on historical topics. He has dastans entitled Mashrab, Gumbazdagi Nur, and his books on revolutionary historical topics Kadimgi Koshuklar, Baki Dunya are renowned. Today you will read another of his historical essays." The original piece in Uzbek (completed July, 1988) may be construed as an effort by M. Ali to write, or at least facilitate the construction of, the true history of Central Asia for the masses in an era when the Soviet leadership pledged not to leave any "blank spots" in history. The result is a product quite apart from those works which are designed and propagated under the auspices of the Soviet Party apparatus --according to the dictates of the CPSU organs. It must be observed that true history writing under various disguises, despite official sanctions to quell those efforts, is not at all a new phenomenon in Central Asia. Since the early 1970s, long predating the Gorbachev's "openness" campaign, quite a few works have been produced and published. One of the important aspects of the particular piece at hand is that it does not employ disguises (e.g yarn; short story; or fiction genres), which were liberally used in earlier works of this type expounding the same themes: for example by Alishir Ibadin in his "Sun is also Fire" printed in the Uzbek journal Gulistan (No. 9, 1980), an annotated English translation of which is also published.
AL-E-AHMAD Jalâl
Courte nouvelle de l’auteur iranien Jalâl-e Ahmad que nous connaissons surtout à travers son travail Gharbzadegui.
KARASU Bilge
Extraits d’un roman de l’écrivain turc, Bilge Karasu.
BOURGEY André, HANNOYER Jean
Hommages rendus au chercheur et journaliste ami de Michel Seurat.
Chronique bibliographique
ROUX Jean-Paul, "Stéphane Yerasimos, La fondation de Constantinople
et de Sainte-Sophie dans les traditions turques, Paris, IFEA et Jean Maisonneuve,
1990, 281 p."
Partant
de ce qu’il nomme des « légendes d’Empires »,
en l’occurrence celles relatives à la fondation de Constantinople
et de Sainte Sophie, ville et Eglise ainsi liées entres elles indissolublement
dès le titre, l’auteur vise au delà de son propos immédiat
à expliquer par elles ce qu’est la grande mosquée ottomane
(« un microcosme parfait et immuable de l’univers ») et les
clivages de la société turque moderne.
PICARD
Elizabeth, "Mouvements communautaires et espaces urbains au Machreq,
Beyrouth, CERMOC, 1985, 176 p."
Dans le
débat sur les instruments d’analyse et le choix des paradigmes
pour l’étude des villes du Moyen-Orient, ce livre du CERMOC apporte
une contribution des plus stimulantes et originales. En effet, il a été
conçu dans les années 1980, où la mobilisation religieuse
dominait la scène sociale et politique dans la région. Il répond
ainsi à la nécessité de produire des analyses nouvelles
et une réflexion critique sur l’opposition entre deux modèles
: celui de la « ville arabe », entité extraterritoriale,
et celui de la « ville musulmane », traversée par tous les
clivages sociétaux.
BRULHARDT
Marie-Claude, "Peter Alford Andrews (ed.), Ethnic Groups in the Republic
of Turkey, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert Verlag, 1989, 659 p."
Première
tentative d’exhaustivité du genre, l’ouvrage est conçu
comme une petite encyclopédie très détaillée sur
l’état actuel des connaissances dans ce domaine, basées
logiquement presque exclusivement sur des données de terrain issues d’une
compilation complète de travaux divers (monographies, cartographies antérieures,
etc.) et complétées par des informations recueillies sur place
en Turquie ou parmi les communautés immigrées en Allemagne.
BOZARSLAN
Hamit, "Taha Parla, The social and political thought of Ziya Gökalp,
1876-1924, Leiden, E.J. Brill, 1985, 157 p."
Parla a
entrepris la tâche ingrate de réévaluer la pensée
et l’héritage de Ziya Gökalp. Son livre est le plus important
et le plus riche sur ce penseur, même si, parfois, il est trop indulgent
à son égard, et l’une des références dans
le domaine de l’analyse des idées politiques en Turquie. Les études
de turcologie et les dicussions politiques en Turquie même ont beaucoup
à apprendre en l’analysant et en poussant encore plus loin la réflexion
entamée par l’auteur.
DALÈGRE
Joëlle, "Mario Vitti, Histoire de la littérature grecque moderne,
Paris, Hatier, 1989, 436 p."
Cet ouvrage
est la traduction modifiée d’un ouvrage paru d’abord en italien,
œuvre de l’un des néo-hellénistes contemporains les
plus connus en Europe. Il couvre un vide dans l’édition française
actuelle allant du XIe siècle aux années 1970 en 16 étapes
bien détaillées et rythmées par les grands tournants historiques
qui ont marqué profondément l’hellénisme. On y trouve
également une bibliographie et un index détaillé.
VANER
Semih, "Gérard Heuzé, Iran au fil des jours,
Paris, L’Harmattan, 1990, 277 p."
De ses deux
séjours en Iran, à la fin de 1978 et au début de 1980,
Gérard Heuzé nous rapporte ce livre qui ne prétend pas
à la scientificité. Contrairement à beaucoup de témoignages
sur la Révolution de 1979, écrits et publiés à chaud,
mais qui comportent les inconvénients et les risques du genre, le manuscrit
de Heuzé a l’avantage d’avoir attendu dix ans : il gagne
en recul ce qu’il perd en spontanéité et fraîcheur.