| N° 12 | Perception de la révolution française et interprétation de ses concepts : les cas turc et iranien |
S
O M M A I R E
N° 12 juin - décembre 1991
Numéro consacré à l'influence des idées de la Révolution française sur le processus de modernisation de ces deux pays.
AHANO Marcel
Les références précises à la Révolution française chez les commentateurs turcs et persans ne s’imposant pas d’évidence, il est souvent difficile de clairement identifier la culture politique née de la Révolution dans le jeu des élites ottomanes et persanes. L’événement français s’avère indissociable d’un problème plus vaste : le choc de l’occidentalisation. En considérant les évolutions mêmes de l’historiographie révolutionnaire, on peut d’ailleurs substituer à la notion « d’influence » de la Révolution celle d’« image ». Les limites de l’histoire des idées, celles de l’histoire diplomatique, les insuffisances des approches tendant à souligner l’homologie des structures sociales, conduisent à mettre aujourd’hui l’accent sur le culturel et l’imaginaire. Le sort fait à une idée centrale de la révolution, l’idée de « régénération » est à cet égard significatif. L’« image » de la Révolution a été définie sur un horizon, en Turquie, en Iran, sensiblement différent de celui promis à l’homme nouveau par la philosophie. L’extraordinaire aventure que représente la mise en place d’un environnement pour créer l’Homme nouveau, partagé par la Révolution, la Turquie et l’Iran modernes, loin de résulter de la diffusion dans l’espace d’un modèle dont le centre aurait été la Révolution, traduit bien plus une conception commune du temps. Une analogie qui ne saurait, en définitive, constituer un héritage.
GROC Gérard
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’Empire ottoman eut immédiatement connaissance de la Révolution Française, de ses principes et des dynamiques de transformation dont elle était porteuse; et il fut d’ailleurs très près d’y adhérer par un traité d’alliance militaire négocié en 1795. La présence combinée de toutes les autres puissances européennes hostiles à la France parvint néanmoins à l’en détourner.
YERASIMOS Stéphane
Ce qui retient avant tout l’attention des ambassadeurs ottomans à Paris est la révolution industrielle et ses retombées administratives. Ce sont elles qui influencent en premier lieu l’Empire ottoman à travers les Tanzimat et ce n’est que l’échec de ces derniers qui pousse les intellectuels à chercher des causes plus profondes dans les fondements idéologiques de l’Europe post-révolutionnaire.
BILICI Faruk
Au-delà de la circulation des idées par l’intermédiaire des diplomates, des voyageurs, des négociants, des militaires mais aussi de la presse, l’historiographie semble être à la fois un moyen de pénétration durable des concepts et, pour le cas de la Turquie, un critère de vérification de la profondeur de cette pénétration. L’historien turc comme ses collègues étrangers participe à l’histoire politique et idéologique du pays à travers les événements qui se sont déroulés ailleurs et plusieurs décennies auparavant. Cependant, largement officielle jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’historiographie turque n’a pu produire durant près de cent ans de monographies originales sur 1789.
BOZARSLAN Hamit
Les unionistes (et les kémalistes par la suite) ne se référèrent à la Révolution et au modèle français que pour justifier l’acte fondateur : la « Révolution ». Le modèle allemand, fortement imprégné de la Réforme et de la philosophie de l’histoire ne pouvait en effet légitimer une telle expérience révolutionnaire. Dès lors que l’élite unioniste avait acquis cette justification, elle pouvait se mettre à la recherche de l’universalité par l’Etat et par la Nation (plus tard par la « Race ») de l’autre côté du Rhin.
KABOGLU Ibrahim
La Déclaration des Droits de 1789 est abordée, à titre introductif, sous l’optique des quatre dimensions de l’individualisme : philosophique, politique, sociologique et économique. L’article est constitué de deux titres : il traite, en premier lieu, l’effet individualiste de la Déclaration des Droits sur les Constitutions ottomane (1876) et républicaine (1924), toutes deux marquées par la philosophie du droit naturel. Par contre la Constitution de 1961, qui représente la génération des constitutions de l’après seconde guerre mondiale, introduit la conception et les mécanismes de l’Etat de Droit dans le système politico-juridique de la Turquie. La deuxième partie de l’article est consacrée à l’actualité du sujet, à savoir la conception des libertés de la Constitution de 1982, qui est en vigueur, et sa mise en pratique. Les droits de l’individu, titulaire des libertés fondamentales sont, d’après la Constitution « inviolables et inaliénables ». Cependant la méfiance vis-à-vis du « collectif » aboutit à une réglementation détaillée et la mise des « groupes associatifs » sous la surveillance étroite des autorités publiques. Il faut souligner que le droit des groupements a été assoupli par la modification constitutionnelle de 1995. L’auteur interroge la conception individualiste par la norme fondamentale et sa pratique. D’après lui, alors que l’individualisme philosophique et l’individualisme politique sont « ambigus », l’aspect économique de l’individualisme est assez net dans la Constitution. Un tel contexte juridique ne fut pas sans impact sur la pratique dans les années 1980. En critiquant l’individualisme à la fois « réduit » et « poussé », l’auteur conclut son article par la phrase suivante : « La primauté de l’individu ne peut être assurée que par un individualisme qui voit dans la liberté un moyen de réaliser une fin supérieure, le perfectionnement de l’individu ; mais pas le libéralisme, qui n’y voit qu’une fin en soi ».
NATEGH Homa
Pour que la révolution française puisse avoir une influence en Iran, il eut fallu que ce pays ait connu des phases économiques et politiques identiques à l’Occident ou qu’il pût être éclairé et guidé par les mêmes Lumières. Bien sûr, on ne peut pas affirmer que l’Iran resta toujours à l’écart de l’histoire européenne. Mais l’on peut dire qu’au XIXe siècle, l’impact de l’Occident retentit plus comme un écho que comme une véritable influence. La Perse parla de 1789 indirectement et tardivement, par le biais de la révolution russe de 1905 et de ses conséquences dans la révolution constitutionnelle persane de 1906-1909.
BEHNAM Djamchid
Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, et par l’intermédiaire de relais tels que la Turquie, l’Inde et la Russie, que l’Iran reçut les signes avant-coureurs de la Philosophie des Lumières et de la Révolution française. Ces idées, difficilement transmises grâce au courage d’une poignée d’intellectuels qui se heurtèrent à la résistance de la religion et de la monarchie, ont contribué à la réussite du mouvement constitutionel de la fin du XIXe siècle. Elles développèrent la dimension politique du processus de modernisation de la société iranienne au cours de ces cent cinquante dernières années.
VAZIRI Chahrokh
A partir de la première moitié du XIXe siècle et jusqu’au déclenchement de la première guerre mondiale, d’importants membres de l’élite iranienne furent influencés par les associations d’inspiration maçonniques et initiés aux idées propagées par les loges européennes, spécialement le Grand Orient de France. Durant la même période, des intellectuels, pour la plupart liés à l’Etat se mobilisèrent pour la défense du « progrès », du « modernisme » et de l’ « islam progressiste ». Ils étaient presque tous membres de groupements d’inspiration maçonnique. En effet, entre 1900 et 1920, plusieurs loges maçonniques contribuèrent à la diffusion des idées de progrès (à la française) et de souveraineté nationale et populaire. Dès 1857, la loge « la Clémente Amitié » de Paris procède à l’initiation de plusieurs diplomates iraniens de haut rang. La première loge maçonnique intitulée la « ligue de l’humanité » (Majmà-e-âdamyat) fut fondée par Adamyat en 1886 et dirigée par Malkam Khân, afin de propager l’idée de la démocratie en Iran. Des personnages aussi célèbres que Seyed Jamal-ed-din Assad Abâdi (dit Afghâni) et le Dr. Hakim-ol-Môlk en firent partie. Toutefois, la loge maçonnique la plus importante du point de vue de l’influence exercée sur les élites iraniennes par les idées de la Révolution française fut sans doute Bidâriè Iran (« Le réveil de l’Iran). Cette nouvelle loge qualifiée à l’époque de farangui-ma’âb (européanisée) et de « francophile » réunissait plus de 110 personnalités iraniennes. Bidâri fut constitué le 6 novembre 1906, dès que sept maîtres iraniens et français du « Grand Orient de France » se déclarèrent prêts pour cette tâche. Elle fut reconnue en novembre 1907 par le « Grand Orient de France ».
PIC-SERNAGLIA Patricia
L’objectif de ce travail est de démontrer qu’en dépit de l’identité religieuse proclamée de la Révolution iranienne et de sa volonté de se démarquer du modèle occidental, il existe bien des emprunts directs, indirects, conscients ou inconscients à l’Occident et à ses révolutions, et en particulier à la Révolution française. Si l’on ne peut nier l’aspect religieux de cette révolution, il demeure que nombre de ses acteurs, pour la période qui nous intéresse, à savoir 1977-78 et le début de 1979, sont très éloignés du fondamentalisme qui se mit en place par la suite, et même bien souvent professent des conceptions religieuses modérées, laïques, voire athées. Les plus fondamentalistes usent encore alors eux-mêmes d’un vocabulaire qui ne s’est pas radicalisé.
TURFAN Naim
Cet article s’aplique, sur la base d’exemples représentatifs, à l’épistémologie des liens de causalité dans l’Histoire. Il se concentre sur l’exposé et l’appréciation de la distinction entre les concepts de causes réelles et subjectives et leur poids dans l’Histoire. L’auteur tente, ce faisant, de bâtir une philosophie de l’Histoire qui analyserait le processus de causalité. L’exemple choisi, durant la période jeune-turque, est centré sur la question suivante : pourquoi, en 1913, Mahmud Sevket Pacha choisit-il un général allemand renommé pour réorganiser l’armée ottomane ?
COPEAUX Etienne
Première ébauche d’un travail de fond sur les manuels d’histoire turcs, cette étude présente les différents degrés d’altérité dans lesquels sont placés les Arabes dans le discours historique : les enfants turcs sont balancés entre l’identification aux premiers musulmans dans le récit de l’histoire de l’islam, et le rejet total des « traîtres » de 1916. Dans leur présentation de l’islam, les auteurs de ces manuels d’un Etat musulman laïque, hésitent entre un exposé neutre et distancié, à l’époque d’Atatürk, et d’une adhésion pleine et entière depuis que l’idéologie de « la synthèse turco-islamique » imprègne les manuels scolaires.
FAVRE Jean-Michel
La conception et la conduite de la politique étrangère en Turquie s’ordonnent aujourd’hui autour de deux idées principales : un monopole du Président de la République dans la définition de la politique étrangère du pays et un affaiblissement consécutif du Parlement. Mais derrière le formalisme institutionnel et l’uniformité apparente de la politique officielle, d’autres acteurs, tels que l’opinion publique, peuvent intervenir dans l’élaboration de la politique étrangère.
Chronique bibliographique
CORM Georges, "Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire
ottoman, Paris, Fayard, 1989, 802 p."
La bibliothèque
historique française vient de s’enrichir d’un ouvrage de
base qui lui faisait défaut jusqu’ici sur l’Empire ottoman.
Le lecteur de langue française ne disposait pas d’un ouvrage d’ensemble
permettant de connaître l’histoire des origines, de la montée
en puissance, puis du déclin de l’Empire ottoman; c’est maintenant
chose faite.
BOZARSLAN
Hamit, "Serif Mardin, Religion and social change in Modern Turkey.
The Case of Bediüzzaman Said Nursi, Albany, State University of New
York Press, 1989, 226 p."
Le dernier
ouvrage de Serif Mardin traite de la vie et de l’œuvre du penseur
islamique le plus réputé, le plus fertile et aussi le plus persécuté
de l’ère républicaine. Ce livre ne se contente toutefois
pas d’analyser uniquement les idées de Said-î Nursî
(Kurdî), mais propose également des instruments conceptuels pour
comprendre le rôle et le poids de l’ « idiome » tel
qu’il est vécu et compris par la communauté musulmane.
GRIVAUD
Gilles, "La Révolution française et l’hellénisme
moderne, Athènes, Centre de Recherche Néohellenique, 1989,
600 p. / Paul et Anna Fouradier Duteil, Chypre au temps de la Révolution
française d’après les dépêches du consul de
France à Larnaca, Nicosie, Publication du Ministère de l’Education
à Chypre, 1989, 160 p."
La révolution
française et l’hellénisme moderne laisse sur une déception
relative car de nombreuses communications pêchent par une méthodologie
confinée au descriptif, voire à la paraphrase. Seules «
La Révolution française dans le sud-est de l’Europe. Dimension
politique » et « L’organisation communale, les Lumières
et les libertés humaines » tranchent nettement par la qualité
de leur analyse. Quant à Chypre au temps de la Révolution française
d’après les dépêches du consul de France à
Larnaca, il faut attendre l’arrivée de Bonaparte en Egypte pour
que l’île recoive des échos de ce mouvement.
BAGCI
Hüseyin, "Heinz-Jürgen Axt, Heinz Kramer, eds, Entspannung
im Agaiskonflikt ? Griechisch-Türkische Beziehungen nach Davos, Aufl.
Baden-Baden, Nomos Verlasgesellschaft, 1990, 173 p."
Two neutral
German authors who are experts on Turkey and Greece produced a well-researched
work on the « permanent stable conflict » between two NATO countries.
In their book, the authors have succeeded in presenting, in chronological sequence,
a coherent reconstruction of the principal attitudes of Greek and Turkish thoughts
about the Aegean and Cyprus conflict in the last ten years. Unfortunately, the
usual attitude of mutual distrust and accusations started again after the Greek
general elections of April 8, 1990, when Constantin Mitsotakis, the leader of
the New Democracy Party, became Prime Minister, and this increasingly affected
bilateral relations between the two countries. There is no political solution
in sight for disputes as far as the leaders of both countries do not continue
to change their mind, a change which actually had taken a good start in the
« Spirit of Davos ». No one who is serious about knowing more on
the subject can afford to bypass this book.
MOINFAR
Djafar, "Djamshid Mortazavi, Symbolique des contes et mystique persane,
Paris, JC Lattès, 1988, 191 p."
L’utilisation
des contes occupe, de diverses façons, une place prépondérante
dans la littérature iranienne, qu’il s’agisse de la prose
ou de la poésie, du roman d’amour ou du roman philosophique. Les
grands écrivains en persan ont toujours eu recours à ce procédé
comme un vecteur de pensée privilégié ou comme un moyen
pédagogique. En particulier, les grands penseurs soufis ont fait constamment
usage des contes et légendes, en exploitant leur symbolisme, pour décrire
leurs concepts théosophiques. Les légendes anciennes sont réinterprétées;
certains contes sont repris sous d’autres formes, d’autres sont
inventés ou réinventés, embellissant les divers traités.
C’est ainsi, par exemple, que la légende de l’oiseau fabuleux
Sîmorgh, qui appartient à l’Iran antéislamique, a
été reprise et réinterprétée par le soufisme.
Par ailleurs les biographies des grands guides soufis regorgent de légendes
et de contes de toutes sortes, en rapport avec leur personnalité, leur
degré de perfection et de pouvoir spirituel, certains pouvant paraître
extravagants, si on néglige de prendre en considération leur aspect
symbolique et leur interprétation mystique. Djamshid Mortazavi extrait
et traduit en français un nombre important de contes à partir
de certaines œuvres en persan des grands soufis iraniens, en les enrichissant
par ses commentaires. Son souci essentiel, tel qu’il l’expose dans
son avant-propos, consiste à initier le lecteur français non spécialiste
aux principes du soufisme. But qui ne peut être atteint. Cet ouvrage est
truffé d’erreurs tant sur la forme que le fond. Tout laisse à
supposer qu’il s’agit d’un mémoire académique,
mal dirigé, rédigé à la hâte.
DIBA
Farhad, "Homa Katouzian, Musaddiq and the struggle for power in Iran,
Londres, IB Tauris, 1990, 305 p."
Biographie
en anglais de la vie politique du Dr Mossadegh, ce livre embrasse dans un premier
temps, avec beaucoup d’emphase, les 40 ans de vie politique qui précèdent
son accession au pouvoir. La période 1951-1953 est décrite de
manière exhaustive avec les choix politiques, les raisons du coup d’Etat
de 1953. Enfin l’arrière plan international, les relations avec
les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, est densement présent.
DIECKHOFF
Alain, "Yves Besson, Identité et conflits au Proche-Orient,
Paris, L’Harmattan, 1990, 191 p."
Dans ce
livre dense et riche, l’auteur s’appuie sur le concept d’identité,
défini comme une représentation de soi, nécessairement
plurielle et, en partie au moins, imaginée pour en faire une des clés
des conflits proche-orientaux. Il applique ensuite cette grille de lecture à
trois cas : l’Arabie Séoudite, le Liban et Israël.
PICARD
Elizabeth, "Jacques Dauphin, Incertain Irak. Tableau d’un Royaume
avant la Tempête 1914-1953, Paris, Geuthner, 1991, 266 p. "
La guerre
du Golfe a mis en évidence la rareté des travaux en langue française
sur l’Irak et le Koweït. Dans ce contexte, la publication de l’ouvrage
de Jacques Dauphin, correspondant de l’AFP en Irak est bienvenu. Chronique
évènementielle, ce livre fait montre de subtilité et se
révèle prémonitoire notamment sur la centralité
croissante des militaires dans le système politique du royaume.
VANER
Semih, Nouvelle recherche au CERI : "
La Turquie et l’aire turque dans la nouvelle configuration régionale
et internationale : montée en puissance ou marginalisation ? "
(texte intégral)
Force est
de constater, suite aux derniers développements au Caucase et en Asie
Centrale, la réapparition d’une aire turque occultée par
l’histoire. Cette dernière, avec son extension territoriale allant
des Balkans jusqu’au Xinjiang et ses quelques 150 millions de turcophones,
est un contexte géo-stratégique dont l’importance va croissant.
L’objet de la recherche sera, compte tenu de la guerre du Golfe et de
la fin de l’URSS, d’éclairer la place de l’ aire turque
dans ce nouveau contexte stratégique.