| N° 22 | Arabes et iraniens |
S
O M M A I R E
N° 22 juillet - décembre
1996
Pierre-Jean
LUIZARD et Elizabeth PICARD
Numéro spécial consacré aux relations délicates entre Arabes et Iraniens sur le plan des rivalités tant territoriales que religieuses et culturelles, à travers, notamment, l'exemple du conflit irano-irakien. FNSP.
ESPACES-TEMPS, DES PAYS ET DES HOMMES
Thierry BIANQUIS
Dans l'ensemble "monde musulman", le monde arabe forme un sous-ensemble important, autant comme noyau de référence religieuse et linguistique que du fait de sa population. D'où la nécessité de réfléchir sur l'origine des limites actuelles entre le territoire des pays arabes de celui des pays musulmans non arabophones, iranophones, turcophones, etc. L'auteur traite de la période qui s'étend de la conquête arabe à l'instauration de deux vastes empires, l'Empire ottoman, principalement autour de la Méditerranée, et l'Empire safavide, en Asie continentale, au début du XVIe siècle. Il montre que s'est perpétuée, dans l'espace arabophone, la vieille opposition entre Méditerranée orientale et Méditerranée occidentale, apparue sous l'Empire romain. La frontière sur laquelle Ottomans sunnites et Safavides chiites allaient s'affronter du XVIe au XVIIIe siècles est quant à elle parfois superposable à celle ayant vu Grecs, Royautés hellénistiques, Romains et Byzantins s'opposer aux Perses ou aux Parthes. Plusieurs cartes aident à retracer cette succession d'espaces culturels et géopolitiques sur deux millénaires, mettant en évidence continuités et ruptures. TB.
Annie MONTIGNY
Au Qatar, l'identification de la société globale repose sur son origine arabe, mais la population établit une discrimination selon les lieux d'origine : l'Arabie ou l'Iran. Ce clivage schématique fait référence aux hommes de statut libre par opposition à ceux qui, dans la société traditionnelle, ne l'étaient pas : les esclaves. CPC.
L'instabilité au Moyen-Orient est trop souvent expliquée par référence au seul conflit arabo-persan qu'aggraverait le clivage religieux entre Chiites et Sunnites. La réalité, qu'elle soit vue d'Iran ou par ses voisins, est beaucoup plus complexe, en raison même de la diversité des acceptions du concept "d'arabité" et des enchevêtrements géopolitiques de la région. FNSP.
ISLAM PARTAGE ET POIDS DE LA GUERRE
Ignace LEVERRIER
Dès l'instauration du régime islamique en Iran, en 1979, le hadj annuel aux lieux saints musulmans de la Mecque et de Médine est devenu l'occasion d'affrontements récurrents entre pélerins iraniens et policiers saoudiens. Arguant de son caractère obligatoire pour l'accomplissement du rite, les premiers ont fait de l'"exécration des païens" l'occasion de vilipender la famille des Al Saoud et ses "parrains américains". Dénonçant une "hérésie", les seconds ont eu recours à tous les moyens pour prévenir une manifestation qui suscitait le doute sur la capacité des Saoudiens à gérer seuls les sanctuaires de l'Islam. Au-delà de l'hostilité traditionnelle entre Arabes et Persans, entre sunnites et chi'ites, cet affrontement symbolisait de manière emblématique la compétition que la monarchie saoudienne et le régime des mollahs se livraient au même moment, sur plus d'un continent, pour affirmer la légitimité de leur leadership sur la communauté musulmane. Un arrangement qui "sauvait la face" des deux parties a finalement été trouvé en 1995. Rendu possible par l'amorce d'un dialogue politique entres les dirigeants des deux pays, il a confirmé que le conflit comportait d'autres dimensions : une divergence de stratégies entre les différentes forces au pouvoir à Téhéran et l'affrontement des ambitions hégémoniques rivales de l'Arabie Saoudite et de l'Iran dans le Golfe et dans la région. IL.
Sabrina MERVIN
Sayyida Zaynab reçoit chaque année la visite de plus d'un million de pélerins qui vont pleurer les ahl al-bayt, les membres de la famille du Prophète. Depuis la fin du siècle dernier, le pèlerinage se "chiitise", ce qui rend la ville doublement étrangère aux yeux des Syriens. Les raisons en tiennent, d'une part, au fait que les pratiques culturelles chiites sont distinctes des sunnites et, d'autre part, au fait que la plupart des pélerins sont des Iraniens, c'est-à-dire des populations non arabes. CPC.
Pierre-Jean
LUIZARD
La communauté iranienne d'Irak a fourni ses dirigeants religieux et politiques à la communauté chiite du pays pendant tout le XIXe et le XXe siècle, favorisée par l'essor des villes saintes chiites des rives du Tigre et de l'Euphrate. Plusieurs évolutions ont cependant depuis lors contribué à briser leur influence, notamment le mandat britannique, contre lequel les religieux chiites combattirent, l'établissement de l'Etat irakien moderne et la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Toutefois, la guerre entre l'Etat et la marja'iyya chiite se poursuit. PJL.
Ali BABAKHAN
Un nombre important d'Irakiens vit depuis 1979 en territoire iranien. Il s'agit soit de populations qui ont fait l'objet de déportations massives (Arabes chiites et Kurdes fayli) ordonnées par Bagdad (qui exile les parents, mais garde leurs enfants de 18 à 28 ans), soit de prisonniers irakiens restés en captivité après la guerre Iran-Irak. Le problème de leur sort ne trouve pas actuellement de solution en raison de l'absence de dialogue entre les deux pays concernés et de l'impuissance des organisations internationales. Un troisième groupe de population, les habitants des marais situés à la frontière entre Iran et Irak, est également en train de devenir otage de relations bilatérales tendues: longtemps lieu de refuge des déserteurs irakiens, cette zone frontalière est soumise à une stratégie de désertification programmée par Bagdad qui force les populations à l'exil. FNSP.
DIALOGUES ET PERSPECTIVES
Nicole KHOURI
Trois intellectuels islamiques égyptiens (H. Hanafi, philosophe et théologien, R. Sid Ahmed, politologue et F. Howeidi, journaliste) se penchent sur le phénomène de la Révolution iranienne ainsi que sur le renouveau de l'islam dans les années 1970-80 et la naissance de l'islamisme, portant la réflexion sur les liens entre politique, société et islam. FNSP.
Talal ATRISSY
Depuis la victoire de la révolution islamique en Iran, les relations arabo-iraniennes ont connu de profondes fluctuations allant du soutien, voire de l'alliance, à la tension et à la rupture des relations diplomatiques ou même jusqu'à l'hostilité et la guerre. Cinq séries de livres d'histoire, de géographie et d'éducation (75 au total) en Syrie, en Irak, au Maroc, en Egypte et en Arabie Séoudite ont été choisies en fonction du programme officiel afin d'analyser le déchiffrage, par l'école, de ces rapports complexes. Quelle image de l'alliance, de l'hostilité ou de la guerre ces manuels proposent-ils? L'interprétation offerte par les manuels des cinq Etats arabes étudiés diffère-t-elle tant de celle proposée en Iran que ce pays finirait par avoir deux images tout à fait contradictoires ? CPC.
Fred HALLIDAY
The formation of states, the definition of their interests and the mechanisms - education, socialization in the armed forces, nationalists' writings, print and electronic media - that served to create and spreand national ideas must be examined if one is to understand the form that the relations between Arabs and Iranians is currently taking. Indeed these relations owe much to these two factors - state- and nation-building- and much less to the Medes or Persians, Sunnis or Shi'ites, Ottomans or Safavis. To illustrate this point, one may divide the modern history of the Gulf into three periods : 1921-1958 ; 1958-1979 ; and 1979 to the present day. CPC.
Thierry KELLNER
Confrontée à l'émergence des républiques ex-soviétiques d'Asie centrale après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, la Chine a d'abord adopté une attitude de méfiance envers ses voisins nouvellement indépendants, avant de choisir finalement la voie de la coopération en vue de promouvoir la stabilité de la région face à la montée du nationalisme et au pan-turquisme rampant. FNSP.
CHAMP LIBRE
"Goft-o-gu,
c'est-à-dire dialogue" par Zahir Merat
Fondée en automne 1993 par un groupe de jeunes intellectuels, la revue
Goft-o-gu (Dialogue), tente de contribuer à instaurer une nouvelle
manière de voir, de réfléchir et d'agir dans le champ intellectuel
et politique de la société iranienne. CPC.
"La
cinquième élection législative en Iran : le vote dans une
république mal aimée" par Morad Saghafi
Inconscients de la contradiction qu'ils institutionnalisaient, contraints par
l'héritage d'un siècle de combats politiques pour un législatif
élu par le peuple ou bien par devoir envers les gens qui les avaient
portés au pouvoir, les bâtisseurs de la République islamique
d'Iran ont décidé qu'un parlement élu au suffrage universel
constituerait le pouvoir législatif de leur Etat. Ainsi, il a été
décidé que le pouvoir tiendrait sa légitimité du
vote du peuple. On avait bien affaire à une République. Toutefois,
il est rapidement apparu qu'il faudrait compter avec une autre source de légitimité,
c'est-à-dire l'islam. CPC.
"Le
Parlement et la présence politique des femmes en Iran : la loi sur les
bourses d'Etat" par Ziba
Jalali Naini
Le projet de loi
concernant l'attribution des bourses d'Etat aux étudiants désirant
poursuivre leurs études à l'étranger et plus précisément
l'alinéa 1 de son article 3 qui interdisait aux femmes célibataires
de bénéficier de cette bourse a montré, par l'ampleur des
débats qu'il a suscités et l'éventail de différences
mises en évidence, les limites de l'islamisation de la société,
mais aussi le rôle que les institutions modernes, tel un parlement élu
au suffrage universel, peuvent jouer dans la différenciation inévitable
de la société face aux épreuves. CPC.
Chronique
scientifique
"Le
colloque de Qatar sur les relations arabo-iraniennes" par Kaïs Jewad
Cette initiative arabo-iranienne a pleinement rempli ses objectifs : renforcer
l'intérêt des élites arabes et iraniennes pour l'avenir
et le développement des relations arabo-iraniennes et étendre
cet intérêt à un public plus large ; ancrer la coopération
entre les institutions culturelles et scientifiques arabes et iraniennes ; favoriser
une meilleure compréhension des intérêts communs aux deux
parties comme de leurs divergences de vue, avec le souci de dépasser
les différends à la lumière du contexte régional
et international présent ; lancer divers programmes de travail en vue
d'améliorer ces relations. Les décideurs, côté arabe
comme côté iranien, devraient être ainsi à même
de tirer profit des travaux du colloque. CPC.
"Le
séminaire de Téhéran sur le Golfe persique" par Elizabeth
Picard
En se lançant dans une synthèse originale d'histoire sociale portant
sur la famille turque, l'ouvrage répond à une double interrogation
: pourquoi Istanbul est-elle la seule ville du monde musulman qui connaisse
une baisse de son taux de natalité à la fin du XIXe siècle,
d'une part ? Et pourquoi le reste de l'Empire ottoman puis de la Turquie républicaine
échappent-ils à cette modification des comportements familiaux
? La réponse associe une approche anthropologique des structures de la
parenté et du mariage à une étude précise de démographique
historique. Cette double méthode permet de reconstituer les "réseaux"
stambouliotes et les mobilités intra-urbaines qui les organisent. Elle
montre que la famille stambouliote est en train de connaître un processus
d'européanisation qui affecte ses comportements démographiques
autant que ses pratiques culturelles. CPC.
"La
redéfinition de la Nation, de l'Etat et du citoyen" par Etienne
Copeaux
Si le thème
des débats portait en principe sur un phénomène mondial,
on ne pouvait s'abstraire du lieu et des circonstances : nous étions
en Turquie, à un moment où aucune solution n'était en vue
pour le problème kurde, et la majorité des intervenants étaient
turcs. C'est dire que le problème kurde a plané sur l'assemblée
durant ces deux jours, même si, bien souvent, cette préoccupation
majeure de la société turque actuelle n'était pas explicitement
évoquée. Il a été question de "régulation
des conflits ethniques", de "crise de l'identité", de
"l'avenir des minorités", du "régionalisme et de
l'ethnicité", du "problème identitaire", de l'"impact
économique des conflits ethniques", de l' "enseignement pluri-ethnique",
et ces interventions portant sur des domaines géographiques très
variés, il s'agissait de replacer le problème kurde dans une perspective
élargie et une problématique comparative. Les deux exposés
concernant explicitement la question kurde (Martin van Bruinessen et Baskin
Oran) ont été suivis avec une attention particulière. CPC.
Chronique
artistique
"Aujourd'hui
et hier, le cinéma turc : le point de vue d'un amateur " par Yves
Thoraval
Le cinéma est apparu à Istanbul en 1897 mais il n'a vraiment démarré
qu'en 1929 avec le grand Muhsin Ertugrul. Depuis, le cinéma turc a abordé
tous les genres (comédie, film "noir", historique, "néoréaliste",
politique, films d'auteur), dont l'âge d'or des années 1950-75
fut illustré par des réalisateurs marquants aussi différents
que Lütfi Ömer Akad, Metin Erksan, Süreyya Duru, Halit Refig,
avant le prolixe Atif Yilmaz et le célèbre Yilmaz Güney,
kurde et proche du communisme, régulièrement emprisonné.
La prospère industrie destinée au seul public local -quasiment
sans débouchés extérieurs- produisit entre 200 et 300 fictions
dans les années 60-70. Mais un intéressant cinéma d'auteur
a percé depuis 1980, sans diffusion ni moyens financiers à la
hauteur de sa valeur et de ses ambitions. YT.
Chronique
bibliographique
Xavier Bougarel,
Bosnie, anatomie d'un conflit, Paris, La Découverte, 1996, 174
p., par
Bernard Lory
Bosnie, anatomie d'un conflit constitue un apport significatif à
la compréhension d'un conflit riche en paradoxes. Ce qui frappe le plus
dans la démarche de Xavier Bougarel, c'est son refus de s'enfermer dans
certains débats qui, pour légitimes qu'ils soient, n'en ont pas
moins montré qu'ils ne permettaient pas de faire avancer la réflexion.
Ainsi rejette-t-il la discussion sur guerre civile ou guerre d'agression, l'opposition
simpliste entre bourreaux et victimes, le débat sur la nature idéologique
du nettoyage ethnique. D'une façon générale, il se démarque
très nettement des approches politologiques, diplomatiques ou de droit
international qui ont présidé aux débats en France. L'intervention
du monde extérieur est certes évoquée, mais surtout dans
les annexes. C'est en effet en Bosnie même, dans les contradictions internes
de ce pays compliqué, qu'il cherche ses principaux éléments
d'explication. Et c'est la sociologie qui lui fournit les outils les plus efficaces
pour démêler l'écheveau. CPC.
Gerhard Höpp
et Gerdien Jonker (eds), In fremder Erde. Zur Geschichte und Gegenwart der
islamischen Bestattung in Deutschland, Berlin, Zentrum Moderner Orient,
Arbeitshefte, 11, 1996, par
Régine Erichsen
Under the above title, which is translated as In Foreign Soil : Islamic Burial
in Germany, in Past and Present, the history of Moslem burials in Germany
and Europe is unraveled (in three contributions) and the various legal, religious,
religious-policy and human-emotional aspects of the dying and laying to rest
of Moslem migrants in today's Germany are discussed (in five contributions).
Mostly focussing on Turks living in Europe the authors sometimes seem to forget
that a great number of Turkish migrants can follow traditional rules and burial
customs without being religious. But what makes this anthology worth reading
is the variety of perspectives that are explored by its contributors, both in
the historical analyses as well as in the empirical surveys of data on the ways,
religious Moslems and also secular Turks deal with burial problems in a Christian
surrounding. RE.