| N° 24 | Métropoles et métropolisation |
SOMMAIRE
N° 24 juillet - décembre
1997
L'accélération du mouvement contemporain d'urbanisation se traduit par la concentration des fonctions de niveau supérieur dans un petit nombre d'agglomérations métropolitaines et l'accumulation de la population dans des espaces urbanisés de plus en plus étendus. Comment ces phénomènes mondiaux s'expriment-ils dans l'aire d'études des CEMOTI, d'Athènes, la "métropole étymologique", la "ville-mère" par excellence, à Tachkent, la "ville de pierre" ? On esquissera ici un bilan des forces d'attraction - et de répulsion - exercées par les principales agglomérations, des nouvelles formes urbaines qui s'y développent et des efforts déployés pour gérer ces espaces métropolisés.
Marcel BAZIN
Cet article introduit le numéro en s'interrogeant sur la position, dans le processus actuel de métropolisation, de l'ensemble territorial couvert par les CEMOTI, à savoir une zone allant de la Méditerranée orientale à l'Asie centrale. Il suggère, pour l'analyse, une démarche en deux temps, qui viserait à identifier les principales métropoles en mesurant leur pouvoir d'attraction sur les territoires, avant d'étudier les formes de ces espaces métropolisés et les problèmes auxquels ils sont confrontés. Tous les Etats de l'aire concernée connaissent une situation de prépondérance très nette de la capitale politique, métropole incontestée à l'échelle nationale, à l'exception de la Turquie où l'ancienne capitale, Istanbul, a conservé le premier rang dans le couple dyarchique qu'elle forme avec la nouvelle capitale, Ankara. Seules les trois métropoles des Etats méridionaux, Athènes, Istanbul et Téhéran, affirment leur fonction de métropole internationale par un rayonnement extérieur important, tandis que les capitales des nouvelles républiques du Caucase et d'Asie centrale pâtissent des rivalités permanentes qui les opposent. Au niveau infranational, on peut par ailleurs observer l'émergence, dans des contextes nationaux variés, de métropoles régionales comme Salonique, Izmir, Adana et Bursa ou Tabriz, Esfahân, Chirâz et Machhad. Toutes sont des agglomérations de plus en plus étendues, où se juxtaposent souvent des formes d'habitat très contrastées. Elles s'individualisent également par le poids relatif de l'industrie et par la tendance à une déconcentration progressive des fonctions tertiaires de haut niveau. Quelles que soient leurs formes d'organisation administrative adoptées, ces espaces métropolitains posent à leurs dirigeants de multiples problèmes d'aménagement, de logement, de transports et de gestion des écosystèmes urbains. MB
Jacques LÉVY
Le choix d'un modèle urbain apparaît partout à la fois comme une question politique majeure qui concerne l'ensemble des sociétés et comme un débat marginalisé, pour ne pas dire occulté, sous prétexte qu'il serait trop "technique". Cette distorsion durera tant que nos cultures politiques à tendance économico-étatique resteront incapables de penser l'espace en général, et la ville en particulier, comme un enjeu majeur du vivre-ensemble. Tenter de penser la ville "sous toutes les latitudes", c'est aussi contribuer, modestement, à éclairer les citadins-citoyens sur les délibérations qu'il leur échoit de conduire. CPC
Guy BURGEL
Les critères retenus pour identifier une métropole, valables pour le monde industrialisé, ne permettent pas de rendre compte des métropoles émergentes. Le cas d'Athènes est révélateur de cette spécificité. Position géographique, genèse de la croissance, rôle dans le territoire national, signification internationale, ou gestion de l'espace, tout témoigne dans la capitale grecque de l'émergence d'une métropole contemporaine d'un genre nouveau. CPC
Georges PRÉVÉLAKIS
Salonique est située sur la voie qui relie l'Europe centrale à la Méditerranée orientale. Son histoire est conditionnée par les fluctuations du commerce au rythme des évolutions économiques et politiques des Balkans. Depuis 1912, Salonique fait partie du territoire national grec. Malgré ses possibilités en termes de transport et de commerce, Salonique est restée une ville provinciale. Cette situation tient à ce qu'elle a été séparée de son arrière-pays balkanique par des frontières plus ou moins étanches ainsi qu'à l'attitude du nationalisme grec envers le principal centre urbain d'une Grèce du Nord considérée comme menacée. Avec la fin de la guerre froide, des nouvelles possibilités s'ouvrent pour Salonique. Mais l'Etat grec et la société saloniquiote pourront-ils relever ce nouveau défi économique, politique et culturel ? Par le passé, l'aménagement du territoire a trahi les sentiments ambivalents de la Grèce envers Salonique. Parvenir à moderniser les équipements de cette ville constituera une condition sine qua non à sa transformation en véritable centre cosmopolite. GP
Yeseren ELIÇIN-ARIKAN
La Turquie a entrepris dans les années 1980 des réformes administratives qui ont notamment concerné la gestion des grandes villes, la consolidation financière des administrations locales et un transfert de compétences en matière de planification urbaine. Dans ce contexte, un système fédératif à deux niveaux (municipalités d'arrondissement et municipalité métropolitaine) a été créé. Ce nouveau système métropolitain s'avère toutefois inopérant dans plusieurs domaines dont la maîtrise de la croissance urbaine et les rapports entre municipalité métropolitaine, municipalités d'arrondissement et gouvernement local. L'auteur met en évidence les principaux dysfonctionnements du modèle métropolitain retenu et souligne les incertitudes qui pèse sur la décentralisation à la turque. YEA.
Stéphane
YÉRASIMOS
Il est surprenant de constater la pénurie d'études sur l'Istanbul d'aujourd'hui, aussi bien en Turquie qu'à l'étranger. En définitive, la ville de Soliman ou de Constantin nous est mieux connue que celle de Turgut Özal ou de Süleyman Demirel. Son expansion fulgurante, le manque de données détaillées, mais aussi la volonté implicite de considérer cette ville comme un cas à part qui n'obéirait pas aux règles de croissance des centres urbains dans les pays en développement en font un monstre incompréhensible, y compris aux yeux de chercheurs qui ont passé leur vie à l'étudier. CPC
Jean-François
PÉROUSE
Istanbul, métropole méconnue, est abordée empiriquement par ses marges, qui sont le théâtre de transformations profondes. Pour étudier l'espace urbain, un décentrement du point de vue s'impose si l'on veut sortir des discours convenus, excessivement centrés sur les vieux quartiers "historiques". A partir d'entretiens réalisés auprès de maires et architectes des quartiers (mahalle) nords de Gaziosmanpasa, un arrondissement périphérique, l'auteur souligne l'importance des filières migratoires et de l'auto-construction (légale). Il déchiffre le mode de fonctionnement des marchés fonciers comme immobiliers et met en évidence le rôle de confréries particulièrement prospères dans le développement de territoires qui restent à "conquérir". JFP
Bernard HOURCADE
La périphérie de Téhéran a vu se développer des espaces urbains populaires dotés d'une identité collective souvent forte et qui commencent à "peser" face au sept millions d'habitants de la capitale même. En se développant dans un contexte géographique et social jusqu'ici inconnu en Iran - celui des zones périurbaines, à mi-chemin entre ville et campagnes -, les banlieues de Téhéran forment un espace social et un paysage urbain original dont émerge une société délibérément ouverte sur le monde extérieur. Il s'agit là d'un des faits géographiques, sociaux, culturels et politiques, les plus dynamiques et les plus surprenants de l'Iran actuel. CPC
N. Yavari d'HELLENCOURT
"Eslâm-Shahr" constitue un espace où s'est développée une identité sociale encore floue. Les Téhéranais qui, au cours des dernières décennies, ont fini par accéder à une identité citadine, à un mode de vie moderne et à une place reconnue et légitime dans une société restent en effet marqués par l'effet déstabilisateur d'un changement social mal digéré. CPC
Jean RADVANYI
Avec l'éclatement de l'URSS, chaque république "transcaucasienne" est devenue un Etat indépendant. Cette ère nouvelle a toutefois été marquée par une exacerbation des conflits ethniques qui n'est pas sans incidence sur la façon dont les trois capitales définissent leur rôle dans la région et élaborent de nouveaux rapports avec leur environnement. Les mutations rapides de ces centres urbains cachent mal l'existence de profondes disparités et de tensions sociales qui pourraient menacer les équilibres politiques existants. De plus, Erevan et l'Arménie semblent rester à l'écart de l'axe mer Noire-mer Caspienne via Tbilissi et Bakou en voie de constitution avec l'aide de projets européens (notamment de TRACECA). JR
Daniel BALLAND
Tachkent, promue capitale administrative d'Asie centrale à la fin de l'époque tsariste, puis devenue sa métropole culturelle et économique à l'époque soviétique, parviendra-t-elle à conserver ses fonctions centrales régionales une fois passée la période d'ajustement structurel de l'immédiat après-indépendance ? Telle est la question qui sert de fil conducteur à cette analyse. CPC
Nikola TIETZE
Les deuxième et troisième générations d'immigrés turcs en Allemagne ont produit une culture spécifique: la turcité allemande. Elle transparaît dans les loisirs, la vie de famille et de quartier. La formation, le travail et les expériences sociales conduisent à l'appropriation des valeurs et des normes propres à un milieu socio-économique de la société allemande. L'islam et la politique turque permettent d'assumer et de surmonter une différence imposée par l'environnement social et politique. Ces deux éléments, mobilisés par le sujet d'une manière discontinue et diversifiée, caractérisent les particularités identitaires de cette invention qu'est la turcité allemande. NT.
CHAMP LIBRE
Jean-François
Bayart,"La combinatoire des forces
nationalistes en Turquie : Démocratie islamique ou criminalisation du
communautarisme?" (texte intégral)
La Turquie semble hésiter entre, d'une part, un cheminement démocratique,
dont la montée en puissance du Refah au centre de l'échiquier
politique pourrait paradoxalement être un vecteur si la droite traditionnelle
devait continuer à se complaire dans ses divisions fratricides et, d'autre
part, une crispation nationaliste dont le parti islamique pourrait également
être l'agent, de pair avec les "loups gris". Cette seconde voie
déboucherait inévitablement sur l'exacerbation de la violence
identitaire, voire sur l'éclatement du pays ou sa "sectorisation"
sur un modèle bosniaque ou chypriote. CPC
Morad Saghafi, "Le retour des réfugiés iraniens: une expérience
inachevée"
Cet article
étudie les rapports de forces politiques qui ont empêché
la réalisation d'un des premiers projets sociaux du gouvernement Rafsandjani
: il s'agissait de faire revenir au pays les Iraniens ayant émigré
après la révolution. Les fondements du projet différaient
fondamentalement de tout ce que l'Etat islamique avait mis en chantier au cours
des dix premières années de son existence. Son échec est
révélateur des difficultés rencontrées par le président
Rafsandjani dans la mise en uvre d'une politique sociale nouvelles pendant
ses huit ans au pouvoir. CPC
Naïri Nahapetian,
"République islamique et communautarisme: les Arméniens d'Iran"
La situation actuelle
des Arméniens en Iran ne peut analysée indépendamment d'une
trajectoire historique faite à la fois de tolérance vis-à-vis
des minorités religieuses et de "ségrégation"
(ou plutôt de "communautarisme"). Aujourd'hui, les Arméniens
apparaissent cependant également comme une minorité linguistique
et ethnique dans une République islamique centralisatrice dont la logique
va contre tout éclatement identitaire. Dans ce cadre, la révolution
de 1979 a eu pour effet un repli communautaire des Arméniens d'Iran.
CPC
Chronique
artistique
Tachkent,
rendez-vous international d'Asie centrale, par Yves Thoraval
Apparu en 1925,
le cinéma ouzbek et avec lui le Studio "Ouzbekfilm" virent
leur développement fortement stimulé lorsqu'au cours de la seconde
guerre mondiale, Moscou décida d'y "délocaliser" les
meilleurs professionnels russes. Mais avec l'effondrement de l'URSS et la paupérisation
alarmante de la société liée à la crise économique,
le cinéma ouzbek - de 3 à 4 films en 1997 et en 1998 - se retrouve
désormais contraint de vivre sous perfusion, entre censure et "producteurs"
aux sources de financement opaques. Cette situation financière tragique
représente un handicap majeur pour une élite cinématographique
dont la relève apparaît hypothétique. C'est plutôt
au Kazakhstan et en Kirghizie qu'apparaissent aujourd'hui de nouveaux talents,
co-produits par des partenaires européens. YT
Chronique
bibliographique
B. Lory, L'Europe
balkanique de 1945 à nos jours, par X. Bougarel
L'ouvrage de B. Lory retrace non seulement les principales étapes de l'histoire
politique des Balkans au cours du dernier demi-siècle (résultats
de la Seconde Guerre mondiale et guerre civile grecque, diversification des communismes
balkaniques, crise chypriote et démocratisation grecque, éclatement
de la Yougoslavie et incertitudes du post-communisme), mais s'efforce aussi de
restituer les transformations profondes des sociétés balkaniques
pendant cette même période. Sa présentation très claire
des questions nationales dans les Balkans, avec leurs permanences et leurs évolutions,
ou ses commentaires pertinents sur la modernisation des sociétés
balkaniques en font sans conteste un ouvrage de référence. XB