N° 30 Les diasporas, le monde turco-iranien et la Méditerranée orientale

S O M M A I R E
N° 30 Juin-Décembre 2000

 

Semih VANER


Editorial (texte intégral)

 

Pierre CENTLIVRES

Portée et limites de la notion de diaspora

Le thème des diasporas rend compte aussi bien de la permanence et des transformations de collectivités issues de dispersions anciennes que de l'apparition de nouvelles communautés transnationales, qu'elles soient des migrations laborieuses à l'origine ou des mouvements dus aux guerres et aux révolutions. Il s'agit d'un domaine interdisciplinaire par excellence, fédérant les apports de diverses disciplines: science politique, géographie, anthropologie et sociologie. Le dossier présenté ici devrait contribuer à une réflexion renouvelée sur les diasporas, et sur des notions telles que celles d'identité, d'appartenance et de nationalisme. Il devrait aussi mettre à la disposition des lecteurs des CEMOTI les clés permettant de comprendre un grand nombre de situations liées à la crise des États-nations, et à l'extension des réseaux planétaires.

 

Marcel BAZIN

Méditerranée orientale et monde turco-iranien : une aire productrice de diasporas ?

La Méditerranée orientale et le Moyen-Orient apparaissent comme une aire productrice de diasporas nombreuses et disparates. On peut mesurer leur adéquation, fort inégale, aux critères classiquement retenus pour définir les diasporas : si beaucoup se sont constituées à la suite de migrations forcées, ce critère s’applique plus difficilement aux migrations contemporaines à caractère économique; le degré de dispersion et le rapport numérique entre diasporas et espaces d’origine sont très divers; pas forcément intégrées aux pays hôtes, les communautés diasporiques tissent entre elles des réseaux de relations variés. A défaut d’une spécificité marquante, les traits particuliers des diasporas liées à cette aire géographique tiennent aux difficultés d’affirmation des Etats et aux ambiguïtés des identités ethniques.

 

« LA PÉPINIÈRE DU NATIONALISME  » ?

Michel BRUNEAU


Hellénisme et diaspora grecque. De la Méditerranée orientale à la dimension mondiale

L'ensemble des populations se réclamant d'une identité grecque, l'Hellénisme, a toujours connu la dispersion et le morcellement politique sur la longue durée. Une diaspora grecque intellectuelle et marchande s'est formée à la fin de l'empire byzantin en Europe, dans le bassin oriental de la Méditerranée et de la mer Noire jusqu'au début du XXe siècle, relayée par l'émigration de réfugiés chassés par les désastres et génocides de la fin de l'Empire ottoman, puis par celle des travailleurs migrants attirés par les pays industrialisés du Nouveau Monde et de l'Europe occidentale. L'État-nation grec créé au XIXe siècle selon un modèle né en Occident, n'a jamais pu concentrer ni retenir sur son territoire la totalité des Grecs dont la diaspora mondiale constituée par des communautés très autonomes, rassemblant des familles éclatées, conserve une certaine cohésion grâce à l'Église orthodoxe du Patriarcat œcuménique de Constantinople. La diaspora représente aujourd'hui un enjeu essentiel pour l'État-nation qui voudrait pouvoir compter sur son appui non seulement économique mais aussi politique. Mais l'avenir de cette diaspora, située majoritairement dans des pays anglo-saxons économiquement prospères, et celui de sa relation avec son État-nation dépendent de l'évolution de son identité. Celle-ci est étroitement liée à la combinaison des "iconographies" des sociétés et territoires d'origine et de celles des pays d'accueil, compte tenu de la disparition durable d'apports migratoires provenant des territoires historiques de l'Hellénisme. Les Grecs américains, canadiens ou australiens seront-ils de plus en plus des Américains, Canadiens, Australiens orthodoxes d'origine grecque, de moins en moins concernés par le sort d'un petit État balkanique ? Ce n'est pas certain.

 

Gilles BERTRAND


Chypre : diaspora(s) et conflit

Les conflits en ex-Yougoslavie notamment ont mis en lumière le rôle belligène des diasporas qui les alimentent en combattants, argent et parfois armement. Le rôle de la/des diaspora(s) chypriote (grecque et turque) dans le conflit qui a abouti à la partition de l'île en 1974 est sensiblement différent. Si une partie des diasporés reproduisent en exil les clivages ethno-religieux et le cloisonnement des communautés, une autre partie vit à nouveau la coexistence paisible des décennies – pour ne pas dire des siècles – précédant le conflit. Certaines organisations limitent leur action à un lobbying calqué sur le modèle des organisations diasporiques aux États-Unis mais d'autres œuvrent à une réconciliation qui rend leur action originale et d'autant plus intéressante que les négociations officielles ne progressent pas depuis vingt-cinq ans.

 

Martine HOVANESSIAN

La diaspora arménienne et l’idée nationale : de l’exil commémoré aux formes actives de l’appartenance

Réflexion sur la pertinence sociologique de la notion de diaspora à travers quelques thèmes qui couvrent l'ensemble des significations et des interprétations : les logiques d'Etats et l'organisation d'espaces migratoires, le fait minoritaire et ethnique et l'élaboration d'un lien social dans la dispersion. L’auteur privilégie tout autant les principes d'organisation que les motivations symboliques à l'œuvre. Les diasporas en effet élaborent des projets identitaires, inventent de "nouvelles traditions", contribuent à des mobilisations politiques pouvant produire de nouveaux rapports à la citoyenneté. Cette perspective est développée à travers la diaspora arménienne: elle apportera des éclairages importants sur les dépendances de la réalité sociale aux évolutions et aux recompositions de l'imaginaire collectif d'une minorité ethnoculturelle déterritorialisée, sur les incidences de la géopolitique (l'existence d'une question arménienne au début du XXe siècle) dans l'élaboration d'une conscience de minoritaire dans la dispersion. Depuis les débuts de l'exode massif des années 1920 jusqu'à nos jours, on remarque des représentations différentes de cette réalité de la dispersion, dépendante du degré d'aisance acquis dans les sociétés dites "d'adoption" mais aussi d'une mémoire interne. Cette mémoire réactive quelques moments fondateurs d'une histoire de l'exil et engage de nouvelles relations entre un centre et une périphérie. Ces nouvelles relations montrent des modifications dans les processus d'identifications nationales. Ainsi, depuis son indépendance en 1991, l'Arménie anciennement soviétique interpelle la diaspora à participer activement à la construction de l'Etat.

 

RÉVOLUTIONS ET DISPERSIONS

Ségolène ADAM


La diaspora meskhète face aux défis de la transition post-soviétique

Originaires de Géorgie, les Meskhètes sont un peuple turcophone et musulman au destin particulier. La diaspora meskhète est née dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, victime de la vision ethno-nationaliste des dirigeants soviétiques. Pour ces déportés meskhètes, la chute de l'URSS ouvre les portes de la "prison des peuples" et fait naître l'espoir du retour sur leurs terres.

 

Vida NASSEHI-BEHNAM


Diaspora iranienne en France : changement et continuité

Cet article examine les spécificités de la diaspora iranienne en France et ses impacts sur le processus de l’adaptation et d’intégration des différentes catégories. On y discute notamment de l’évolution de l’institution familiale en exil : le changement de rôle, de statut et de relation entre les membres de la famille, l’apparition d’un fossé de génération qui est accentué par la différence culturelle et la défaillance des méthodes pédagogiques  parentales. Il est question de l’émergence d’une nouvelle génération, poly-identitaire et transnationale, qui a créé des relations fondées plutôt sur des appartenances contemporaines qu’ancestrales.

 

Pierre CENTLIVRES et Micheline CENTLIVRES-DEMONT
Exil et diaspora afghane en Suisse et en Europe ( texte intégral)

Après le coup d'État communiste de 1978 en Afghanistan, plus de six millions d'Afghans se sont réfugiés au Pakistan et en Iran. Le mouvement d'exode, en plusieurs vagues, se poursuit pour l'ancienne classe moyenne urbaine, des pays voisins de l'Afghanistan vers l'Europe ou les États-Unis, voire l'Australie. Les Afghans en Occident, en Europe en particulier, sont aujourd'hui en voie d'installation durable. Les stratégies d'intégration, souvent efficaces, vont de pair avec un "mythe du retour", caressé en quelque sorte hors du déroulement prévisible du temps. On assiste, par ailleurs, dans les communautés diasporiques afghanes, à l'invention d'une "culture afghane" et d'une tradition, ainsi qu'à une nouvelle prise de conscience de l'identité nationale afghane. Après une présentation générale de la diaspora afghane en Europe, l'article étudie en détail l'exemple de la Suisse.

 

TURCS ET KURDES EN EUROPE : ASSOCIATIONS, IDENTITÉS, CLIVAGES

Stéphane de TAPIA


Le satellite et la diaspora. Champ migratoire turc et nouvelles technologies d’information et de communication

Les Turcs émigrés forment-ils une diaspora ? La question mérite d’être posée; elle n’est à ce jour pas tranchée. Née en 1957-1961, l’émigration internationale de travail originaire de Turquie a construit un champ migratoire de grande ampleur et d’une grande complexité. Autant d’arguments militent en faveur de l’emploi du terme « diaspora » que contre. L’auteur s’interroge sur l’application possible de la notion de diaspora à l’émigration turque et ce à partir de plusieurs types de réseaux (sociaux, politico-religieux, commerciaux, transports et communication). En 2000, l’émigration turque passera le cap des 43 ans d’existence. La réflexion portera ici sur l’usage des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) par les acteurs de l’émigration et sur l’impact que devraient avoir ces NTIC (télévision satellitaire, téléphonie, télématique et informatique) sur la structuration du champ migratoire. La Turquie s’est lancée très rapidement dans l’inflation médiatique à partir de la fin des années 1980 et possède ses propres satellites de communication (Türksat). Ceci a permis une expansion rapide de la télématique dans les domaines des télécommunications, de la banque, de l’entreprise, à l’université. Avec les faibles moyens de départ qu’étaient ceux des migrants, les acteurs de l’émigration (associations, entreprises) sont aujourd’hui capables d’alimenter les réseaux Internet. On peut donc proposer deux volets pour cette réflexion : la télédiffusion satellitaire (TDS) et l’usage des réseaux Internet.

 

Isabelle RIGONI


Du processus identitaire kurde à l'extrusion de la souveraineté turque

Le rôle des migrants dans le conflit kurde pose la question de l'auto-redéfinition des organisations politiques kurdes autant que du conflit lui-même. D'une part, les mobilisations des acteurs privés combinent plusieurs types de pression, allant de la manifestation festive à l'action violente. D'autre part, les mutations du conflit qui aboutissent à son internationalisation conduisent à parler de la question kurde comme d'une question européenne à laquelle les États d'accueil sont directement confrontés. L'installation du Parlement kurde en exil à Bruxelles, les efforts diplomatiques des Instituts kurdes (Paris, Bruxelles, Berlin) et le rôle concret des associations Feyka et Komkar permettent de maintenir ouverte la lutte politique. Les médias kurdes constituent également des modes de communication efficaces, agissant souvent comme des relais d'information ou de propagande. Cependant, bien que ces acteurs échappent à la censure turque, ils ne parviennent pas totalement à se soustraire à sa pression ni à celle des États hôtes.

 

Hasan MUTLU et Annemarie SANCAR


Stratégies identitaires collectives : dynamiques de restructuration sociale des migrants originaires de Turquie en Suisse

Les migrants turcs et leurs descendants présentent un cas intéressant aussi bien en matière d’organisation sociale que sur le plan des phénomènes identitaires collectifs liés aux migrations internationales. Par la variété de leurs comportements, structures organisationnelles, identifications et enjeux internes et externes, ils débordent largement les limites des catégorisations monolithiques de types national, culturel, ethnique ou religieux. Ils constituent par ailleurs un groupe particulièrement perturbé voire souffrant dans le gigantesque « marché identitaire » créé par les migrations internationales. Objets dès leur arrivée de représentations collectives particulièrement négatives, ils connaissent une dissonance permanente entre leurs différentes identités collectives "auto-énoncées", et les identités que les autres groupes leur attribuent. Les enjeux identitaires internes et externes à la communauté induisent une dynamique importante dans le processus de restructuration sociale des migrants turcs en Suisse et ailleurs en Europe. L'analyse du tissu associatif des migrants turcs en termes de référents identitaires permet de détecter les différents milieux d'appartenance socioculturelle ainsi que la variété des stratégies identitaires collectives existant au sein de cette communauté.

 

Nikola Tietze


L’Islam turc de la diaspora en Allemagne : les forces des communautés imaginaires

Le propos de cet article est de s’interroger sur les transformations du référent fédérateur de la diaspora – c’est-à-dire du principe islamo-turc – à partir du point de vue du croyant individuel et en fonction de sa situation dans la société allemande. En partant d’une analyse des formes de religiosité musulmane observables parmi des jeunes adultes de la deuxième ou troisième génération de l’immigration turque, l’auteur montre dans un premier temps cette diversification des modes d’adhésion religieuse qui s’opère à l’intérieur de l’islam turc en Allemagne. Dans une deuxième partie, il est question des mémoires plurielles qui découlent de la pluralisation des formes de croire et de sentir une appartenance à la communauté des croyants. Lorsque les expressions musulmanes se diversifient et deviennent instables, les mémoires religieuses et celles de l'origine ne peuvent plus se fixer dans une seule forme communautaire capable de structurer la diaspora. Une multitude des communautés imaginaires émerge dans l’espace de l’islam turc en Allemagne et concurrencent les organisations traditionnelles de la diaspora qui dès lors ne peut de se décliner qu’au pluriel et dans le fluctuant.

 

COMMUNAUTÉS LIBANAISES EN AFRIQUE OCCIDENTALE

Souha TARRAF-NAJIB


Immigration ancienne et territorialisation inachevée : les familles libanaises du Sénégal

L’immigration libanaise au Sénégal est ancienne, elle a très rapidement, dès l’entre-deux-guerres mondiales, donné lieu à une installation familiale, c’est-à-dire pour le long terme, dans ce pays, centre de l’empire colonial français en Afrique de l’Ouest. S’ils se sont regroupés en grande partie dans un secteur central de la ville de Dakar qu’ils ont contribué, à leur manière, à édifier, les immigrés libanais et leurs descendants se sont organisés en priorité par familles, par confession et par région d’origine. Une confession, celle des musulmans chiites, et une région, celle du Liban-Sud, sont devenus après 1945 très nettement sur-représentées. Actuellement ces individus et ces communautés de familles sont dans une période charnière de leur présence au Sénégal. Entre rester et partir, se déploient différents types de stratégies d’occupation de l’espace.

 

Anja PELEIKIS


The emergence of a translocal community: the case of a South Lebanese village and its migrant connections to Ivory Coast (texte intégral)

During the last decades international migration has changed in form and nature. It is less frequently one-directional, but more often characterised by multi-layered, complex processes.Taking the empirical case of a South Lebanese village and its translocal migrant connections, A. J. wants to show in this paper how and by what means people at home and abroad are involved in constructing their 'village beyond borders'. In the presented case people's daily lives are strongly linked as in times of accelerated globalization, communication technology, transportation and broadcasting systems facilitate social interaction despite geographical distance. It will be argued that not only people move but with them and independently from them goods as well as social and religious events. In this process a 'translocal community-in-the-making' emerges from the practices and identities of transnationally connected social actors residing within Lebanon as well in Lebanese migrant communities worldwide.

 

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Stéphane DUFOIX

Notes de lecture : La structuration de l’expérience collective à l’étranger

La discussion théorique sur le contenu de la notion de diaspora est souvent peu attentive à la façon dont s'organise concrètement l'expérience collective à l'étranger. L'étude comparée de trois travaux récents consacrés aux Libanais en Australie, aux Tamouls en  Norvège, et aux Sikhs en Grande-Bretagne, au Canada et aux Etats-Unis, montre toute la complexité de l'existence des communautés à l'étranger. En particulier, la transformation des contextes politiques dans le pays d'origine modifie profondément le sens de la migration, mais aussi celui de la vie à l'étranger, suspendue entre la recherche de la continuité par rapport à l'expérience pré-migratoire et l'adaptation aux cadres économiques, sociaux et politiques du pays d'accueil. La définition englobante d'une diaspora, souvent considérée comme un ensemble d'individus de même origine nationale vivant à l'étranger, ne peut alors épuiser l'étonnante labilité des mobilisations des émigrés et de leurs identifications au pays d'origine.

 

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CONTREPOINT

Michel GILQUIN


Mythes et réalités du sionisme

L’intrusion du sionisme dans les communautés juives sépharades de l’espace ottoman a déstabilisé celles-ci, jusqu’alors peu enclines à sombrer dans la fièvre nationaliste. La constitution d’une colonie de peuplement en Palestine, validée par la déclaration Balfour avant même la défaite de l’Empire, a contribué à la déstabilisation de tout le Proche-Orient de manière durable. L’édification de ce yishouv, impulsée par des juifs ashkénazes imprégnés du dogme de l’Etat-nation, cherchant sa légitimité à la fois dans des mythes religieux et dans la judéophobie, supposée irréversible, d’une partie du monde chrétien, a constitué le dernier fait colonial du XXème siècle. Michel Gilquin réagit au dossier Turquie/Israël (CEMOTI, N°28) dans lequel plusieurs communications tentent de présenter la constitution de l’Etat d’Israël comme relevant du morcellement sur des bases « nationales » de l’empire ottoman, dans la foulée du postulat douteux sur l’impossibilité de la pluralité communautaire, tout en ignorant délibérément son rôle dans la continuité de la stratégie occidentale de contrôle de la région, commencée dès les Croisades.

 

Résumés/Abstracts

AFEMOTI – Campagne de solidarité pour les enfants victimes des séismes en Turquie (Une lettre d’information du docteur Yanki Yazgan)

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