N° 35 La question de l'enclavement en Asie centrale

S O M M A I R E
N° 35 janvier-juin 2003

 

 

Semih VANER
Editorial (texte intégral)

 

LA QUESTION DE L'ENCLAVEMENT EN ASIE CENTRALE
Sous la coordination de Max-Jean ZINS et Gaël RABALLAND

 

Max-Jean ZINS et Gaël RABALLAND
Introduction
Au début "républiques" intégrées à l’ensemble économique et politique soviétique, cinq Etats d’Asie centrale se sont retrouvés enclavés après la chute de l’URSS du fait, notamment, de l’absence d’accès à une mer et de l’insuffisance de leurs moyens de communication. Le dossier, s’appuyant sur l’Asie centrale de l’ère post-soviétique et son « néo-enclavement », tentera de répondre à la définition même des différentes déclinaisons de l’enclavement à travers les perceptions propres à chacun des Etats étudiés

 

Gaël RABALLAND
L’enclavement, coûts et parades. Une application à l'Asie centrale
Cet article fait une synthèse des derniers travaux concernant les pays enclavés, appliqués à l'Asie centrale. Il montre que les dernières études empiriques, réalisées par les économistes, mettent en évidence le sérieux déficit de croissance (dans les trente dernières années) mais aussi de commerce des pays enclavés par rapport aux pays côtiers à taille et niveau de développement équivalents. Ceci est expliqué par les surcoûts de transport auxquels font face les pays enclavés. L'Asie centrale ressent aujourd'hui d'autant plus fortement l'enclavement qu'elle ne l'a pas subi du temps de l'URSS du fait de la subvention du transport à des fins politiques. Les parades à l'enclavement sont diverses mais deux voies ont été privilégiées : une solution économique en améliorant les infrastructures de transport et en recourant à l'intégration économique régionale et une solution juridique par le biais d'une volonté de reconnaissance du droit de transit. Néanmoins, la mise en œuvre de ces différentes solutions reste encore bien délicate.

 

Julien THOREZ
Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique
Au cœur de l’Asie centrale post-soviétique, le bassin du Ferghana, compartiment densément peuplé, est partagé entre l’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. Le tracé complexe des frontières est le produit du découpage soviétique de l’Asie centrale. La région comprend ainsi une dizaine d’enclaves. Depuis 1991, la disparition de l’URSS et l’indépendance des républiques transforment le statut des frontières qui, en raison des politiques nationales post-soviétiques, notamment en Ouzbékistan, deviennent difficilement franchissables. Les enclaves de Sokh, Chakhimardan et Voroukh connaissent des évolutions différentes dans ce nouveau contexte. La principale conséquence des transformations post-soviétiques est la généralisation de l’enclavement en particulier au sud du Kirghizstan et au nord du Tadjikistan. Mais, surtout, dix ans d’indépendance aboutissent à la fragmentation de l’espace régional et à l’apparition de trois Ferghana distinct.

 

Martin Ira GLASSNER
Negotiating Nepal’s access to the sea
There are currently 42 land-locked countries in the world, many of them among the world's poorest States, one of which is Nepal. This paper traces her efforts since 1950 to negotiate successively more favorable treaties governing the transit across India of her imports and exports to and from the sea. I emphasize the negotiations and their contexts rather than the results, focusing particularly on those of 1976-78 and 1989-91, in both of which I played an active role. This case study illustrates how a political geographer can help resolve difficult real-world problems. It also illustrates that land-lockedness is inherently a political rather than a geographic problem. Key words: Nepal, land-locked States, political geography, international transit.

 

Catherine POUJOL
L’Ouzbékistan ou la stratégie du « surenclavement »
L'Ouzbékistan est connu comme l'archétype de l'Etat continental le plus enclavé du monde, plus précisément, doublement enclavé. Pourtant, ce nouvel Etat post-soviétique, indépendant depuis 1991 est loin d'appréhender comme un handicap sa situation d'enclavement. Au contraire, il développe, au moins dans ses discours officiels, une perception positive de ses paramètres de positionnement géographique, géopolitique et géostratégique, perception qui s'appuie sur une vision exacerbée de sa centralité au sein de la zone "Asie centrale". Cet article se propose de livrer quelques considérations puisées dans une expérience du terrain qui s'étale sur vingt-cinq ans ainsi que dans le discours que produit le pouvoir ouzbek sur sa place dans l'espace eurasiatique. L'Ouzbékistan se sent investi d'une mission au sein de l'Asie centrale, mission que lui dispute le Kazakhstan malgré ses problèmes politiques et sociaux. Il poursuit sa tradition de "positiver les problèmes" qui se coula si bien dans le moule idéologique soviétique du socialisme réel. C'est une posture qui n'est peut-être pas sans intérêt immédiat.

 

Pierre-Arnaud CHOUVY
La production illicite d’opium en Afghanistan dans le contexte de l’enclavement, de l’isolement et de l’isolationnisme
L’Afghanistan est enclavé et a longtemps été isolé. Certains de ses dirigeants ont même eu recours à un certain isolationnisme. Du carrefour continental que le pays avait pu être, carrefour des routes du commerce comme de celles des invasions, l’Afghanistan est devenu à partir du XIXe siècle un Etat-tampon que des politiques restrictives de l’accès ont confiné dans un « angle » géographique et géopolitique. C’est dans ce contexte que, confronté à deux décennies de guerres qui ont considérablement accru son isolement international, le pays a ensuite connu un important développement de la production illicite d’opium et d’héroïne.

 

Max-Jean ZINS
De la relativité de l’enclavement. Les perceptions indienne et pakistanaise de l’Asie centrale
Les perceptions indienne et pakistanaise de l'Asie centrale sont elles-mêmes dictées par la façon dont l'Inde et le Pakistan perçoivent leur propre insertion dans leur région. Si l'Asie centrale et les pays qui la composent font indiscutablement figure de zone enclavée, il n'en est pas moins vrai que l'Inde et le Pakistan se voient également eux-mêmes comme pays enclavés à plus d'un titre. Tout est ici question de définition, de limites et de proportion. C'est en gardant à l'esprit la relativité de la définition de l'enclavement que l'auteur de l'article s'attache à montrer l'asymétrie des perceptions indienne et pakistanaise de l’Asie centrale. Cette asymétrie est à la base des politiques très différentes que les deux plus grands pays d'Asie du Sud, tous deux puissances nucléaires depuis 1998, mènent à l'égard des nouveaux Etats indépendants d'Asie centrale.

 

Mohammad-Reza DJALILI
Une porte à peine entrouverte. L’Iran et l’Asie centrale (1991-2002)
La fin de l'Empire soviétique avait été accueillie de manière très favorable par l'Iran. Ce changement brutal devait ouvrir la porte au développement des relations entre Téhéran et les capitales centre-asiatiques. Pourtant, aujourd'hui, il apparaît que la porte est à peine entrouverte entre l'Iran et l'Asie centrale. A l'indépendance des Républiques d'Asie centrale, l'Iran comptait faciliter le désenclavement économique des ces jeunes Etats afin de "désenclaver" sa propre politique extérieure et développer de nouvelles relations économiques avec cette région. En outre, Téhéran tenait à faire entendre sa voix sur le statut juridique de la mer Caspienne. Malgré quelques réussites diplomatiques, notamment la constitution d'un axe Téhéran-Erevan-Athènes, les succès tant économiques que politiques avec l'Asie centrale ont été, quant à eux, limités : le désenclavement économique de l'Asie centrale via l'Iran n'a pas eu lieu et le partage progressif du sous-sol de la mer Caspienne va à l'encontre des thèses défendues par Téhéran depuis une décennie. L'état déplorable des relations entre Téhéran et Washington explique partiellement ces espoirs déçus.

 

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Jeremy ALLOUCHE
Géopolitique de l’eau en Asie centrale. De la colonisation russe à la conférence internationale d’aide à l’Afghanistan (1865-2002)
Cet article trace à travers une perspective historique et hydrologique les grandes étapes de la géopolitique de l’eau en Asie centrale depuis la conquête russe à la récente conférence internationale d’aide à l’Afghanistan. L’eau est devenue au fil du temps un enjeu majeur dans cette région et constitue une cause de conflit potentiel entre les différentes républiques centrasiatiques. Ces conflits offrent une nouvelle perspective dans le champ de l’hydropolitique car ils ne s’expliquent pas, à la différence de ceux du Moyen-Orient, par l’épuisement des ressources en eau mais plutôt par un nouveau partage territorial. L’auteur conclut cet article avec les enjeux futurs de l’eau en Asie centrale et propose un certain nombre de pistes pour la résolution de ces problèmes.

 

Tassos ANASTASSIADIS
Les cartes d’identité grecques et la dé-légitimation d’une pratique d’identification
Lors du début de la "crise des cartes d¹identité" en Grèce en 1993, l’image du pays contrastait sérieusement avec la bonne publicité dont il bénéficie aujourd’hui, après une présidence de l’Union européenne plutôt réussie. Cette crise était censée démontrer soit le caractère orthodoxe – "incompatible" avec l’Europe – de la Grèce, soit l’opposition persistante au sein du pays entre un parti occidentaliste, modernisateur, incarné par les intellectuels et un parti orientaliste orthodoxe, et "traditionaliste", dont le porte-parole était l’Eglise de Grèce. Et si pour commencer à échapper à ces oppositions transcendantes, nous analysions plutôt la manière dont l'Etat grec a commencé à "catégoriser" ses citoyens, légitimant ainsi certains critères tout en écartant d'autres?

 

Galia VALTCHINOVA
Entre le « choc des civilisations » et le « choix » de civilisation. Visions bulgares de la guerre, du Kosovo 1999 à l’après-11 septembre 2001
L’article aborde la problématique du ‘conflit des civilisations’ tel qu’il est ressenti par une société post-communiste située dans une zone de fracture, les Balkans, à l’occasion de deux événements récents : la crise du Kosovo de 1999 et les attentats du 11 septembre 2001 suivis de la guerre contre les talibans (2001). Pris comme des configurations similaires de mise en application des principes du nouvel ordre mondial, ces deux événements provoquent des réactions à la fois semblables et différentes au sein de la société bulgare. Dans une tentative d’aller au-delà du simple constat et de rendre compte des mécanismes d’agir et de réagir déployés par les acteurs sociaux ordinaires, on fait recours aux concepts, lancés par des anthropologues, d’intimité culturelle et de savoir social implicite. L’analyse faite à l’aide de ces concepts permet de mettre en relief les tensions internes existant entre ouverture démocratique et discours de tolérance se développant à l’époque post-communiste, et l’économie de l’approche de civilisation, ainsi qu’une meilleure compréhension des sources du décalage entre politique officielle et opinion publique.

 

Kemâli SAYBASILI
Turkish elections, the new government and the prospects
The author did not designate his task as a literature survey. He also believes that documents, articles and books in Turkish are the primary sources in any publication on Turkish Politics. In writing on current developments in Turkish politics, the author thinks that to utilise press reports is the best method; and the reader can be assured that the reliability of such information has persistently been questioned, checked and cross-checked. As far as the author knows, historians as well refer to the daily press in their researches, and what the present article attempts to do is to replicate the same method in a contemporary context.

 

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Chronique scientifique

A.Çaglar AKGÜNGÖR et S.Ulas BAYRAKTAR, "Sécularisation, démocratisation et monde musulman. Colloque international, 25-26 novembre 2002"
L’AFEMOTI a organisé les 25-26 novembre 2002, en collaboration avec l’Institut norvégien des relations internationales, et l'UNESCO dans le cadre du programme de ce dernier concernant "Gestion des transformations sociales" (MOST), un colloque international sur « Sécularisation, Démocratisation et Monde musulman : Processus de changement ». Un point de vue assez largement répandu dans les opinions publiques et les médias occidentaux affirme l'incapacité des sociétés musulmanes d'entrer dans la modernité et, notamment, d'acclimater en leur sein la sécularité et la démocratie, qui en sont des caractéristiques majeures. La notion de sécularité et les processus de sécularisation ont été privilégiés ici par rapport au concept de laïcité. Il s'agit moins de discuter des manières dont les institutions et les acteurs politiques et étatiques – partis, gouvernements, appareils d'Etat – fonctionnent dans ces pays, mais plutôt d'y identifier, dans l'espace public et l'espace privé et aux plans individuel et collectif, les discours, les idées et les comportements, qui peuvent être interprétés comme des signes, des indicateurs de processus de sécularisation et de démocratisation et leur impact sur les institutions politiques et étatiques.

Stéphane LATHION, "Groupe de Recherches sur l’Islam en Suisse"
Avec un Islam de plus en plus visible, le monde de la recherche suisse se devait d’utiliser ses compétences pour répondre aux questions sur la place et le rôle des musulmans. C’est chose faite avec le GRIS – Groupe de Recherche sur l’Islam en Suisse – qui regroupe des spécialistes en sociologie, anthropologie, histoire, théologie et droit. Ce groupe, par la création d’un site Internet, la mise en place de cours et de colloques, ne se contente pas d’observer les pratiques de l’islam en Suisse, mais également d’en proposer une lecture moins simplificatrice, comme cela se fait dans nombre de médias, afin de faciliter la compréhension de l’islam par la société suisse.

 

Chronique bibliographique

Nationalismes en mutation en Méditerranée orientale, Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano (dir.), par Isabelle Rigoni
Cet ouvrage pluridisciplinaire permet de mettre en lumière la diversité des modèles d'organisation socio-politique et des processus nationaux et nationalistes en mutation dans les principaux pays de la Méditerranée orientale.

 

 

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