N° 5 Modernisation autoritaire et réponses des sociétés en Turquie et en Iran (I)

S O M M A I R E
N° 5 janvier - juin 1988

 

Editorial

Suite d’articles consacrés à la modernisation de la Turquie et de l’Iran. Dans les deux Etats, c’est un modèle importé de l’Occident qui a été imposé par le haut.

 

VANER Semih


En guise d’introduction

Alors que la montée en puissance de la société se structure autour d’un vecteur religieux en Iran, entraînant dans un mouvement puissant la chute de la monarchie, elle implose dans la violence en Turquie, violence à laquelle mettra fin, vraisemblablement pour un moment et à un prix élevé, l’armée « gardienne de l’Etat » et « garante des institutions républicaines ». L’analyse de ces développements à la fois similaires et divergents est au centre de ce dossier.

 

AHANO Marcel


L’Etat en Iran

La nécessité d’études comparées sur l’accroissement des interventions étatiques dans les pays en développement apparaît aujourd’hui clairement. En Iran l’histoire d’une telle expansion n’est pas sans singularité à l’époque Pahlavi. En appréciant la pertinence de certains travaux de sciences politiques ayant traité de l’Etat dans des contextes proches, il semble possible d’indiquer quelques orientations afin de mieux saisir la construction politique échafaudée par l’Iran au début du XXe siècle. On considère ainsi que l’apparition d’un Etat moderne a été provoquée par une crise (1906-1925) au cours de laquelle les acteurs politiques ont été à la recherche d’un partage de nouveaux pouvoirs. Dans un contexte de modernisation et de dépendance inconnues jusqu’alors, l’Iran moderne n’est pas sans avoir rencontré, au plan de la vie politique, cette situation d’« équilibres catastrophiques » caractérisant les phases cruciales de nombre de pays soumis aux mêmes tensions. Bien qu’elle apporte des éléments d’explication probants, l’analyse faisant cas d’un néopatrimonialisme, à propos de l’avènement et de l’évolution du régime Pahlavi, n’est pas, quant à elle, sans connaître certaines limites. Ne serait-ce que parce qu’elle présente le défaut de subordonner les origines culturelles des conflits à l’explication par la structure du pouvoir. Les difficultés des patrimonialismes « modernes » semblent naître, en définitive, de leurs emprunts croissants à des constructions dont l’apparition a marqué sur la scène européenne la fin même du pouvoir patrimonial. Les effets de l’accroissement du champ étatique sur la société iranienne, paraissent, de même, devoir être surtout perçus en fonction de la logique de différenciation croissante.

 

TURFAN Naim


‘Looking after and protecting the Republic’ : The legitimation of the Military’s authority in Turkey (texte intégral)

L’objectif de cet article est, à contre-courant des thèses du moment, de montrer que la République turque fut le théâtre d’une évolution d’une autorité militaire de facto, à une autorité militaire de jure. Les militaires ottomans jouissant à la fin de la guerre 14-18, sous Mustapha Kemal, d’une autorité de fait écrasante, se sont volontairement cantonnés dans le rôle d’un simple groupe de pression.

 

BOZARSLAN Hamit


Réflexions sur l’économie de l’Empire ottoman et le passage à la révolution industrielle (texte intégral)

Cet article nous montre que les dirigeants de l’Empire ont vu le début de la décadence dès la fin du XVIe siècle avant que ne se fassent sentir les effets destructeurs de l’expansion européenne et les réveils nationaux. Plus tard, l’Empire s’engagera dans la bataille. Mais la chance sera déjà passée. Le passage au capitalisme, même à la japonaise, ne sera plus possible.

 

TOUSSI Hossein


Anniversaire de la Révolution et Nowrouz

L’analyse sociologique de la célébration de deux fêtes iraniennes, l’anniversaire de la Révolution et Nowrouz (nouvel an), souligne les interactions entre sphère officielle et sphère privée et remet en question l’idée d’une société islamique dirigée par le haut. La dynamique de transformation du rapport à l’islam a favorisé l’ouverture d’espaces autonomes où se déroulent des débats passionnés sur les enjeux de la vie quotidienne.

 

BENUSIGLIO Yvette


Courants islamistes et politiques en Turquie

Après le coup d’Etat de 1980, les militaires en Turquie ont décidé de relancer l’idéologie de l’islam pour contrebalancer la pensée de gauche, jugée trop attractive auprès des jeunes. De multiples courants de l’islam sunnite sont aussitôt apparus au grand jour. Quelques journalistes d’investigation se sont attachés à étudier attentivement leurs origines – quelques fois lointaines - leurs développements récents, leurs circuits financiers, leurs activités en Turquie et auprès des Turcs de l’étranger. Certains de ces courants, tel par exemple le suleymanisme qui serait le prolongement turc du naqshbendisme, ou l’idéologie de la « synthèse turco-islamique », y sont traités avec minutie. On y trouve également une étude sur la Direction des Affaires religieuses, organisme officiel, et de l’utilisation faite par elle de circuits financiers illicites pour ses propres activités auprès des Turcs de l’étranger.

 

 

Chronique bibliographique


PAPADOPOULOS Ioannis, "Roy Macridis, Greek Politics at a Crossroads. What kind of socialism ?, Stanford, Hoover University Press, 1984, 72 p." et "Zafiris Tzannatos ed., Socialism in Greece, Aldershot, Brookfield, Gower, 1986, 210 p."
Il s’agit de deux ouvrages se proposant d’évaluer – à partir d’angles d’approche fort différents –, la politique du PASOK au pouvoir en Grèce depuis les élections d’octobre 1981, qui lui ont permis de former le premier gouvernement socialiste du pays.

BOZARSLAN Hamit, "M. Sükrü Hanioglu, Bir Siyasal örgüt olarak Osmanli Ittihad ve Terakki Cemiyeti ve Jön Türklük (1889-1902), Istanbul, Iletisim, s.d. (1986), 664 p."
Malgré certains travaux, le mouvement Jeune Turc dans son ensemble, et sa période de formation en particulier, restent plutôt mal connus. Le premier volume de l’étude érudite de M. S. Hanioglu, publié peu de temps après sa biographie d’Abdullah Cavdet, par plus de cent documents qu’il reproduit ou traduit in extenso et par une analyse souvent fine qu’il propose, constitue un apport sérieux dans ce domaine.

AHANO Marcel, "Abdallah Laroui, Islam et modernité, Paris, La Découverte, 1987, 188 p."
C’est à une réflexion sur la méthodologie qu’invite A. Laroui dans un ouvrage qui rassemble, derrière un titre d’actualité, plusieurs conférences du professeur de l’Université de Rabat. Poursuivant ses travaux sur la pensée arabe contemporaine, A. Laroui tend à montrer que les intellectuels arabes ne peuvent faire l’économie d’une approche théorique approfondie..

ARTUNKAL Tugrul, "Frank B. Weber, The Evasive Neutral, Columbia & Londres, University of Missouri Press, 1979, 244 p."
A la lumière des documents d’archives que l’auteur déploie au grand jour, et surtout de ceux des affaires étrangères britanniques et allemandes, la politique extérieure turque apparaît dans toute son ambivalence et ses tergiversations. Ceci tant à la veille que tout au long de la dernière guerre mondiale.

JUSTER Alain, "Bernard Lewis, Race et couleur en pays d’Islam, Paris, Payot, 1982, 163 p. & Juifs en terre d’Islam, Paris, Calmann-Lévy, 1986, 258 p."
Dans ces deux ouvrages, Bernard Lewis touche à deux thèmes servant de contrepoint à des problèmes politiques contemporains : le conflit israélo-arabe et le racisme des pays occidentaux. Un certain discours idéalise les relations judéo-arabes avant la création de l’Etat d’Israël, ou souligne l’absence de discrimination raciale dans les pays musulmans. L’auteur n’a pas entrepris ses recherches à partir de ces considérations, mais il les a utilisées comme stimulation première. Son but est de décrire concrètement la position historique de ces groupes humains en terre d’Islam, en évitant les globalisations excessives dans un sens comme dans l’autre.

YAVARI-D’HELLENCOURT Nouchine, "Ayatullah Murtaza Mutahhari, Social and historical change, an islamic perspective, traduit par R. Campbell, Berkeley, Mizan Press, 1986, 156 p."
La traduction en anglais de ce livre contribue à faire connaître en Occident l’œuvre importante de Motahhari. Il éclaire les débats idéologiques, philosophiques et éthiques qui sous-tendent les positions et les choix politiques de divers acteurs des mouvements sociaux dans le monde musulman et notamment en Iran. La méthode d’approche, d’analyse, d’interprétation et de critique de Motahhari apparaît bien dans cet effort pour adapter l’approche des sciences humaines occidentales à une société musulmane située au carrefour d’influences idéo-culturelles multiples et souvent contradictoires.

ORAN Baskin, "Dimitri T. Analis, Les minorités dans les Balkans, Paris, Groupement pour les droits des Minorités, 1987, 73 p."
L’auteur fait preuve d’une certaine objectivité lorsqu’il évoque la Roumanie, par exemple. Par contre, il la perd complètement lorsqu’il traite de l’Empire ottoman et de la Turquie. Par exemple, il semble ignorer que la quasi-totalité des diplomates de l’Empire ont été des Grecs orthodoxes, que le Traité de Lausanne (1923) n’était pas « imposé » par la Turquie à la Grèce mais qu’il était signé entre les Alliés (dont fait partie la Grèce) et la Turquie, que les Kurdes n’habitent pas dans les Balkans mais en Anatolie, etc. D’autre part, M. Analis ignore le proverbe qui dit : « Qui habite dans une maison en verre ne doit pas casser les fenêtres d’autrui », et il ne mentionne point la situation lamentable de la minorité turco-musulmane de Thrace occidentale en Grèce. L’ouvrage de M. Analis prouve une fois de plus que, pour traiter du problème des minorités, il faut, tant que faire se peut, se garder soi-même d’un « nationalisme primaire », condition que l’auteur est loin de remplir. L’étude d’un chercheur qui sacrifie son objectivité aux passions nationalistes peut, à la longue, tout comme « le nom même des Balkans », tomber en désuétude aux yeux des cercles scientifiques.


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